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L’Eglise selon Matthieu

Mandaté par le canton de Fribourg, Matthieu Gafsou livre son enquête photographique sur l’Eglise catholique. Un regard dichotomique et diablement efficace sur le mode de l’empire déclinant

Une fin de règne. Un théâtre d’ombres. Des vieillards accrochés à leurs rites et à leurs accessoires. Après un peu plus d’une année de travail, le Lausannois Matthieu Gafsou livre son regard sur l’Eglise catholique en terres fribourgeoises. Une série qui lui a été commandée dans le cadre de l’Enquête photographique organisée chaque deux ans par le canton – qui consiste en une bourse de 20 000 francs, plus la production d’une exposition et d’un catalogue. «J’ai proposé ce thème parce qu’il n’avait pas encore été traité bien qu’étant une évidence pour Fribourg. C’était aussi une manière pour moi de sortir de mes habitudes et de photographier davantage d’êtres humains», note le trentenaire habitué des paysages oniriques et des architectures ­froides.

Une vingtaine de clichés sont exposés à la Bibliothèque cantonale universitaire depuis jeudi, le double environ figurent dans un livre aux Editions IDPure, intitulé Sacré. On y voit des intérieurs. Eglise Saint-Michel, chapelle de l’Université, Notre-Dame de Bourguillon. Majestueuses mais vides. De nombreux accessoires. Croix de procession, troncs, confessionnal. Beaucoup de clinquant. Un squelette à la parure ultra-kitsch. Et puis des gens. Des cordeliers à la robe rapiécée. Un abbé caché derrière un ostensoir doré. Un évêque prosterné. Nombre de vieillards, à quelques exceptions près, dont celle d’un jeune baptisé. Presque point de fidèles. Au final, l’impression d’une Eglise moribonde maintenue à bout de bras par quelques dignitaires agrippés à la richesse et à la puissance d’antan, répétant inlassablement les rituels pour donner l’illusion d’une survivance. Des apparatchiks sans base.

Evidemment, cette vision déplaira aux fervents, et quelques-uns ont déjà fait part de leur émoi. Le journal La Liberté évoque un travail sur le sacré «façon médecin légiste». Invité à commenter les images par Matthieu Gafsou, le dominicain François Boespflug, par ailleurs historien de l’art, se demande «Où est passée la joie?». «Je doute que les catholiques toniques (il y en a, Dieu merci), fussent-ils suisses du canton, au-delà du fugitif plaisir d’identifier un lieu ou des personnes, puissent se dire autre chose, à ce spectacle, que ce que je me murmure à moi-même après avoir regardé attentivement les photos de Gafsou et médité sur elles: «Laissons les morts enterrer les morts.» Sans doute, si cette enquête avait été commandée en Afrique, le résultat en aurait semblé plus dynamique.

Le photographe, de père juif et de mère catholique, réfute en tout cas toute volonté de nuire. «L’idée de la mort est clairement là. Du fait de l’inadéquation du dogme avec le monde, cette Eglise est un peu mourante. Elle connaît une crise des vocations et des problèmes financiers. J’ai eu l’impression, souvent, d’entrer dans le passé, argue le jeune homme. J’aurais pu photographier les gens pendant la messe ou les fêtes paroissiales, mais je voulais préserver une ambiguïté. Mon objectif était de construire un univers; pour que cela fonctionne, il fallait un parti pris fort et tant pis pour les fidèles.»

L’univers du photographe, ainsi, est fait d’ambiances paradoxales, de personnages évoquant la puissance là où d’autres semblent incarner la fragilité. De murs écaillés et d’objets en or. De noir et de blanc. Habituellement, Matthieu Gafsou use d’une palette claire et peu contrastée. Là, il découpe les hommes et les accessoires sur un fond parfaitement obscur ou les noie au contraire dans un blanc laiteux. «Il y a une forte dualité dans l’Eglise: le péché-le pardon, la terre-le ciel, le bien-le mal… J’ai essayé de trouver un gimmick pour représenter cela», glisse l’auteur. La composition en revanche reste dans la lignée des travaux précédents, très graphique. Seule critique assumée par le photographe, le machisme clérical. La série de Gafsou ne compte que deux femmes, et elles sont agenouillées. «Je les ai éludées à dessein, parce que l’Eglise ne leur laisse pas la place qu’elles méritent.»

Gérald Berger, chef du Service culturel de l’Etat de Fribourg et mandataire de l’Enquête photographique, apprécie le résultat: «Matthieu Gafsou n’a pas développé une approche sociologique mais un choix esthétique et je trouve cela très réussi. Le saint Félix est une sorte de mise en abyme: tous ces bijoux, et pourtant c’est un squelette! Je comprends que cela puisse irriter mais c’est aussi l’une des réalités de l’Eglise aujour­d’hui. Je suis pratiquant et il y a bien des dimanches où l’on ne compte que 60 personnes dans une église de 400 places. Photographier les croyants ainsi aurait été plus cruel et moins esthétique; il y a quelque chose de classieux dans une église parfaitement vide.» Et de rappeler que les travaux produits dans le cadre de l’Enquête photographique ont souvent créé des remous, notamment la série sur le mitage du territoire d’Yves André ou les adolescents de Nicolas Savary, jugés trop mornes par des directeurs d’établissement. Matthieu Gafsou, quant à lui, a pris goût à l’humain. Son prochain projet, financé grâce à une bourse de la Fondation Leenards, sera consacré aux gens des marges.

Sacré, Matthieu Gafsou, BCU de Fribourg, jusqu’au 2 mars 2013. Catalogue aux Editions IDPure.

La vision qui est proposée déplaira aux fervents, et quelques-uns ont déjà fait part de leur émoi

«J’ai éludé les femmes à dessein, parce que l’Eglise ne leur laisse pas la place qu’elles méritent»

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