Le piano de Claudio Arrau est si riche, si complexe qu'on ne peut pas l'appréhender par un seul disque. L'homme n'a cessé de revoir sa conception des œuvres. Philips lui consacre une édition intitulée «Arrau Heritage».

C'est l'occasion de mesurer cette évolution en comparant les deux intégrales des «Sonates» de Beethoven qu'il a signées à vingt ans d'intervalles. La première (462 358-2), réalisée entre 1962 et 1966, surpasse la seconde (473 782-2) sur le plan technique. Rigueur de la pensée, netteté du trait, robustesse du timbre. Ce Beethoven-là n'est pas du genre séducteur. Les lectures reflètent la volonté – parfois excessive – de dominer tous les paramètres. Une Sonate en ut mineur opus 10 N° 1 aussi grande que la dernière, une Waldstein qui commence dans une sonorité liquide au lieu du staccato habituel… Arrau, quoiqu'il en dise, était aussi capable d'humour, bousculant les rythmes avec bonhomie. Et quelle délicatesse dans les mouvements lents!

Vingt ans plus tard, les doigts n'ont plus la même égalité: la main est assez lourde, il y a quelques heurts. En revanche, la sonorité est plus royale encore. Arrau se voit obligé de compenser ses lacunes techniques par une spontanéité accrue, d'où des lectures parfois plus immédiates. Il martèle de son petit doigt tel accent, s'autorise des sourires espiègles (Rondo de la Pastorale), creuse la chair du clavier pour en faire gicler le sang (Finale de La Tempête), atteint des sommets de lenteur. Mais c'est aussi cette lenteur qui donne tout son poids à ces lectures, comme si le vieux lion voulait prouver qu'il était là, toujours vivant.

Le coffret Liszt (473 775-2) est ce que Arrau lègue de plus beau: excepté Après une Lecture du Dante, les deux enregistrements de la Sonate en si mineur, les Etudes d'exécution transcendante, les Sonnets de Pétrarque et autres pièces (Vallée d'Obermann, Bénédiction de Dieu dans la solitude, Ballade N° 2…) l'illustrent à son sommet. Le piano chante comme une voix dans les Paraphrases de concert, une voix qui se démultiplie pour évoquer toute une scène d'opéra. Arrau use d'un rubato destiné à faire respirer les phrases. Le piano éclate d'une sonorité si vibrante que seuls Jorge Bolet et Lazar Berman – par des moyens très différents – ont su le rivaliser.

Un coffret intitulé «An Anniversary Tribute» (473 461-2) offre enfin une excellente sélection de ses enregistrements. Quelques inédits, comme ces Variations Diabelli de 1952 et des Chopin (Ballades, Scherzi, Impromptus) plus ramassés et moins empâtés que dans le remake des années 70. Le meilleur Schumann (Fantaisie op. 17, Humoreske), le Schubert le plus cinglant (Sonate en ut mineur D958). Et ce Concerto en sol majeur de Beethoven avec sir Colin Davis qui concentre en son mouvement central toute la douleur du monde. Enfin, un double CD intitulé Appassionata (473 742-2) donne un premier aperçu de son art, en attendant les autres coffrets qui paraîtront dans l'année.