Elle a mis la dernière main aux préparatifs de l’exposition, puis s’est envolée pour le Burkina Faso. C’est là qu’elle a été fauchée par les balles des terroristes, en mission pour Amnesty International sur les droits des femmes. Leila Alaoui est décédée à Ouagadougou le 18 janvier dernier (lire LT du 19/01/16). Après une soirée hommage samedi, le Festival du Film et Forum international sur les droits humains présente son travail sur les réfugiés syriens au Liban: Natreen. Mandatée par l’ONG Conseil danois pour les réfugiés, la photographe franco-marocaine a suivi en octobre et novembre 2013 le quotidien de familles exilées au pays du Cèdre, dans la vallée de la Bekaa notamment.

En vingt images et presque autant de légendes, elle dépeint des situations complexes et remet de l’individualité dans le flot réducteur des «migrants». Il y a quatre bambins, le regard triste ou interrogateur, leur maison de bric et de broc, l’inquiétude de leur maman quant à l’absence de scolarité: «Ce qui va arriver à mes enfants, et à toute cette génération de jeunes Syriens, je n’en sais rien». Puis c’est un grand-père et son petit-fils, sans nouvelles de la famille restée au pays. Arrive Yazan, jeune garçon à l’air résigné, qu’il a fallu emporter avec son ordinateur la nuit de la fuite; l’adolescent refusait d’abandonner ce symbole de sa vie d’avant. Comme lui, Tarik, baisse le regard. Autrefois chef d’une famille de la classe moyenne syrienne, il dépend aujourd’hui de la nourriture et du matériel que distribuent les ONG.

Leila Alaoui les a photographiés seuls ou en très petits groupes, soucieuse de redonner à chacun sa place dans le monde. Elle les regarde en face, avec bienveillance mais sans jamais verser dans le misérabilisme. Beaucoup posent sur les matelas ou les canapés fleuris typiques de cette région du monde. D’autres s’affichent au milieu du camp, devant un abri de fortune, un tas de pierres ou une citerne. Quelques clichés se concentrent sur l’architecture des lieux – une maison bricolée, deux éviers posés sur quatre parpaings –, révélant le talent graphique de la photographe.

Mais c’est bien l’humain qui est au coeur de son œuvre, de ses divers travaux sur la migration à sa très belle série de portraits intitulée Les Marocains, présentée récemment dans le cadre de la Première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, à Paris. Leila Alaoui aurait dû arriver à Meyrin le 1er février pour une résidence. Logée pour trois semaines au Cairn, elle devait photographier les migrants du foyer de Feuillasse. Cette semaine, l’artiste aurait dû se rendre à Calais en compagnie d’une journaliste du New York Times. Née en France, étudiante à New York, résidante à Marrakech et à Beyrouth, où elle avait ouvert un centre d’art avec son compagnon Nabil Canaan, Leila Alaoui multipliait les projets engagés. «Ce n’était pas une posture, c’était naturel. Le FIFDH était l’une de ses références, elle voulait témoigner», soulignait Isabelle Gattiker, directrice du FIFDH, au moment du décès de la jeune femme.

Une Fondation Leila Alaoui devrait prochainement voir le jour. «L’idée est de préserver son travail et promouvoir ses causes: droits des femmes, diversité culturelle, communautés fragilisées dont celle des déplacés et réfugiés, énumère Nabil Canaan. Nous aimerions sensibiliser la jeune génération à la nécessité d’utiliser l’art pour défendre des causes, créer des petits Leila. Avec des prix, des bourses? Nous devons réfléchir. Cela fait à peine sept semaines!»

Leila Alaoui: Natreen, jusqu’au 13 mars à la Maison des Arts du Grütli.

Trois dates

1982 Naissance à Paris

2015 Participation à la Première Biennale des photographes du monde arabe contemporain, à Paris

2016 Décès à Ouagadougou