Le métissage à l’épreuve de la réalité. Dans le deuxième tome de la saga inspirée de sa propre famille, Leïla Slimani raconte le parcours chahuté de la deuxième génération Belhaj, Aïcha et son frère Selim, pour s’affranchir d’un univers étriqué. Nés au Maroc d’une mère alsacienne et d’un père marocain, dont on a suivi l’installation à Meknès dans le premier tome, tous deux naviguent entre les continents, les langues et les traditions pour forger leur propre identité.

Regardez-nous danser fait le récit de cette construction sans cesse renouvelée. La romancière marocaine, lauréate du Prix Goncourt, y aborde des thèmes qui traversent le Maroc de la fin des années 1960, mais pas seulement: l’ascension sociale, la place de la femme, le rapport à la terre ou encore le poids de l’héritage colonial. Au-delà de la trajectoire familiale, Leïla Slimani livre une photographie du pays entre 1968 et 1974. Désormais indépendant, le Maroc d’Hassan II oscille entre légèreté apparente et répression politique. Un moment de transition, un temps suspendu donné à voir à travers le prisme de la filiation dans une langue fluide, piquante et souvent sensuelle.

Lire aussi: De Leïla Slimani à Pierre Lemaitre, la saga se porte bien

Se faire discrète

Après les personnages de Mathilde et Amine, inspirés des grands-parents de la romancière, leurs enfants Aïcha et Selim occupent le centre du récit. Partie étudier la médecine à Strasbourg, celle que sa logeuse surnomme «l’Africaine» doit lutter contre sa nature tempétueuse et se faire discrète. Dans sa tête, les conseils de sa mère résonnent: «On ne veut pas qu’ils disent que les Arabes ne savent pas se tenir.» De retour au Maroc après ses années d’études, Aïcha ressent un profond décalage, aux côtés des paysans du douar, que l’ignorance rend vulnérables, mais aussi dans le regard de son père, qui désapprouve sa tenue trop légère. Peu à peu, la jeune femme sent «monter en elle une révolte, une colère, un désir de s’ouvrir au monde et de le comprendre».

Lire encore: Leïla Slimani: «Je tiens mon féminisme de ma grand-mère»

Regardez-nous danser est aussi le combat féministe, pour la liberté, d’une médecin qu’on ne cesse de prendre pour une infirmière. Entre ses mains, un exemplaire du Deuxième Sexe. Dans son cœur, une attirance troublée pour Mehdi, jeune économiste marocain qui rêve d’écrire, de «devenir quelqu’un», et qu’elle finira par épouser. Détentrice d’un savoir qui l’éloigne peu à peu de ses origines familiales, Aïcha reste tiraillée à l’idée d’adopter par mimétisme le rapport de supériorité aveugle que son père entretient avec ses ouvriers agricoles. Ce n’est qu’après moult pressions qu’elle acceptera finalement d’engager une domestique pour la soulager à la maison.

Petite et grande histoire

De son côté, son jeune frère Selim navigue entre les méandres de l’interdit. En nouant une idylle brûlante avec sa belle-sœur Selma, mais aussi en rejetant l’idéal de réussite économique dont ses parents rêvent pour lui. Séduit par l’univers des hippies et les effluves de haschich, l’adolescent enivré se lance à la recherche d’un «paradis».

Lire également: Leïla Slimani: «J’écris sur ce qui me fait le plus peur»

Menée avec brio, la suite du roman fleuve entamé en mars 2020, à l’aube de la pandémie, ne déçoit pas. La narration, subtile et imagée, continue de tisser les fils de la petite et grande histoire pour coudre une fresque romanesque et politique. Un travail d’introspection sans fard, au plus près de ses racines, que l’autrice effectue avec amour et lucidité. A travers les anecdotes du quotidien, les sacrifices et les dilemmes auxquels sont confrontés Aïcha, Selim et les autres, on devine les tracas d’une nation troublée, en quête elle aussi de son identité.


Leïla Slimani, «Regardez-nous danser. Le pays des autres, 2». Roman, Gallimard, 365 p.

Regardez-nous danser

Leïla Slimani

Editions Gallimard, 368 p.

Acheter sur payot.ch