On se souvient du choc que fut la découverte, en 1993, du premier album des Tindersticks. Nirvana venait de publier son ultime enregistrement – la mode grunge touchait déjà à sa fin – tandis qu’en Grande-Bretagne Blur montait en puissance avec sa pop extatique. Et là, soudainement, débarquait dans la grisaille automnale un groupe de Nottingham proposant une collection de chansons feutrées et mélancoliques, quasi désespérées pour certaines, mais ô combien envoûtantes.

Emmenés par le baryton Stuart Staples, magnétique crooner qui a longtemps eu besoin de passablement s’enivrer pour pouvoir monter sur scène, les Tindersticks ne tentaient pas d’évoquer le son du moment, et c’est pour cela qu’ils sont tout de suite devenus si précieux. Le public suisse les découvrait quelques mois plus tard, dans l’exiguë Dolce Vita lausannoise, avant un mémorable concert au Fri-Son de Fribourg, en 1995. Ils étaient ce soir-là une dizaine de musiciens à égrener les mélodies incandescentes de deux albums, nommés «Tindersticks» l’un comme l’autre, proposant une pop lyrique allant puiser tant dans le classique que dans le jazz pour mieux faire exploser les frontières entre les genres. «La seule chose qui nous fasse continuer est d’avoir de nouvelles petites idées à façonner. Nous avançons à petits pas en essayant de capturer chaque nouvelle idée dans une chanson», nous expliquera humblement Staples quelques années plus tard.

D’une élégance toute british dans leurs costards sombres, un look classieux qu’adopteront plus tard d’autres formations estampillées rock, les Tindersticks se sont dès leurs débuts imposés comme un incroyable groupe de scènes. Rares sont les artistes qui, en concert, sont capables de provoquer autant d’émotion.

Il y a dans la musique des Anglais, qui au fil des albums ont commencé à introduire des éléments issus de la musique soul, ici un refrain chaloupé, là des cuivres aériens, quelque chose de théâtral, dans le sens où chaque note, chaque mot, est appuyé. Mais aussi quelque chose de cinématographique. Leurs morceaux appellent des images, semblent avoir été composés pour accompagner des gestes, surligner un regard. Claire Denis, ne s’y est d’ailleurs pas trompée pas lorsqu’après les avoir vu sur scène elle leur demande en 1995 de signer la bande originale de «Nénette et Boni», première pierre d’une longue collaboration que se poursuivra avec «Trouble Every Day» (2001), «Vendredi soir» (2002), «35 rhums» (2008), «White Material» (2010) et «Les salauds» (2013).

Cette année, les Tindersticks ont fait le pari inverse. Alors que dans leur travail avec la cinéaste française ils sont la plupart du temps partis des images préexistantes pour trouver l’inspiration, leur onzième album, le beau et apaisé «The Waiting Room», s’accompagne d’une série de courts-métrages réalisés une fois les premières ébauches des chansons enregistrées. Visible sur leur site officiel, le résultat prouve de manière éclatante à quel point la bande à Staples raconte des histoires autant qu’elle joue de la musique. Et il y a toujours cette voix grave et ténébreuse de Staples, qui lorsqu’elle commence à trembler touche aux larmes. On a hâte de retrouver ces précieux Tindersticks dans l’ambiance feutrée du Théâtre de l’Octogone, où ils se produisent dimanche pour la troisième fois.

À écouter:

Tindersticks, «The Waiting Room». City Slang/TBA.

En concert le 6 mars à Pully, Théâtre de l’Octogone (www.theatre-octogone.ch) et le 7 à Zurich, Kaufleuten (www.kaufleuten.ch).