Il y a parfois des petits miracles comme ce récital donné par Benjamin Grosvenor, dimanche après-midi à la Salle de la Loge à Bienne. A 23 ans, le pianiste anglais se profile comme l’un des plus doués de sa génération. Jouant sur un piano Steinway C (de format plus petit que le Steinway de concert D), il a su tirer d’incroyables couleurs de son instrument. Le public, qui s’était pressé dans cette petite salle de style néoclassique (il a fallu sortir des chaises de la cave pour faire asseoir tout le monde!), a ovationné le virtuose aux doigts poétiques.

Le génie de Benjamin Grosvenor tient à son refus de toute démonstration gratuite. Très différent d’un Daniil Trifonov, qui fait basculer son corps en avant et en arrière au-dessus du clavier, le pianiste anglais se tient droit. Il a le visage rivé sur les touches. Il est d’une économie de moyens rare. D’emblée, on savoure son toucher rond et velouté, jamais percussif. Dans le «Prélude et Fugue en mi mineur Opus 35 No1» de Mendelssohn, la mélodie est admirablement timbrée, sur un tapis d’arpèges à l’arrière-plan. Son jeu oscille entre nuances intimistes et éclats fougueux (les cascades d’octaves à la main gauche dans la fugue!). Le «Prélude et Fugue en fa mineur Opus 35 No5» est d’une mélancolie délicate, le toucher fabuleusement vif et ailé dans la partie fuguée.

Des passages lyriques superbement modelés

La «2e Sonate en si bémol mineur Opus 35» de Chopin dégage une belle carrure. Benjamin Grosvenor aborde l’oeuvre en lui conférant des proportions classiques, sans oublier sa dimension romantique. Son interprétation repose sur une assise particulière: aux déchaînements diluviens que s’autorisent certains athlètes du clavier, il oppose une virtuosité très concentrée, aucunement voyante. Tous les passages lyriques sont superbement modelés, comme le deuxième thème du premier mouvement ou la section médiane du «Scherzo». La «Marche funèbre» se veut sobre et expressive, sans le moindre sentimentalisme, y compris l’interlude calme dans la partie centrale, magnifique. Le mouvement final, si original dans son écriture, presque avant-gardiste avant l’heure, est joué avec une utilisation très parcimonieuse de la pédale. Ce sont des hallucinations fugitives, jusqu’au puissant accord conclusif. Certes, on peut préférer interprétations plus fantasques et volcaniques (Benjamin Grosvenor ne peut se départir d’une certaine pudeur britannique), mais que c’est admirablement construit!

Avec Ravel, un raffinement exquis

«Le Tombeau de Couperin» de Ravel, en seconde partie, est d’un raffinement exquis. C’est un tournoiement d’impressions, sonorités tour à tour diaphanes, légères, moelleuses. Ce piano-là n’assène jamais rien: tout est suggéré par petites touches particulièrement bien trouvées. Dans la «Fugue», les mains dialoguent sur un mode caressant. «Forlane» et le «Menuet» sont délicieusement insouciants. Le triptyque de pièces «Venezia e Napoli» de Liszt conclut le récital sur la même note coloriste: c’est du reste dans ce registre que Benjamin Grosvenor excelle. Une chanson de Gershwin arrangée par Percy Grainger («Love Walked In») et l’Etude de concert «Capriccio» en fa mineur de Dohnányi, brillante et agile, achèvent d’emballer le public. Standing ovation.

Ce même programme est donné le mercredi 18 mai 2016 à la grande salle de la Tonhalle de Zurich.