Portrait

L’élu des planches

Le théâtre l’a choisi presque malgré lui. Cédric Leproust, talentueux comédien, présente sa création au Mini Festival, rendez-vous de printemps du Théâtre Les Halles, à Sierre

L’élu des planches

Le théâtre l’a choisi presque malgré lui. Cédric Leproust, talentueux comédien, présente sa création au Mini Festival, rendez-vous de printemps du Théâtre Les Halles, à Sierre

Parmi les acteurs, il y a ceux qui sont arrivés au théâtre à force de volonté. Et il y a ceux à qui le théâtre est arrivé. Cédric Leproust, 33 ans et une tonne de talent, appartient à la seconde catégorie. Le théâtre est venu à lui et c’est heureux. Un corps tout en membres, une voix à la fois puissante et flûtée, un regard qui vous tient sans vous lâcher: le comédien est un redoutable mélange d’étrangeté et de naïveté qui s’est vite imposé dans les créations de Laurent Pelly, Denis Maillefer ou Fabrice Gorgerat. Après une double formation d’acteur, aux Cours Florent à Paris, puis à la Manufacture, à Lausanne, le jeune homme a réalisé son premier spectacle en 2013, à l’Arsenic. Nous souviendrons nous, ou comment, associé aux incantations d’un homme d’argile, le public est invité à évoquer ses chers disparus. La proposition, qui alterne avec finesse performance participative et ode aux morts, est reprise cette fin de semaine au Théâtre Les Halles, à Sierre, dans le cadre du Mini Festival, six spectacles de danse, théâtre et cinéma scénique pour fêter le printemps.

On rencontre Cédric Leproust à la Bagatelle, à Genève, cette brasserie qui affiche sur ses murs des célébrités sous forme de sérigraphies. Intimidé par l’exercice du portrait, le jeune homme s’est assis sous la protection de son égérie, Mylène Farmer. Une bonne fée dark ? Oui, à l’image de ce jeune homme longiligne qui annonce d’entrée sa mélancolie. Pour l’avoir vu dans Les Trublions, création collective ultra-barrée, on le prenait plutôt pour un joyeux ­déconstructeur de formes. «Ce côté décomplexé, qui investit librement le corps et l’imaginaire, je l’ai appris à la Manufacture. Avant, je viens du texte et d’une idée sacrée du théâtre. Au Cours Florent, j’ai suivi l’enseignement de Benoît Guibert, qui m’a fait découvrir et aimer les textes d’Olivier Py par exemple.»

Et encore avant cette illustre école parisienne qui a formé Daniel Auteuil, Jean-Pierre Darroussin, Francis Huster ou Isabelle Adjani, que faisait le jeune Cédric? «J’habitais en Normandie, à Crulai, dans un petit village de 700 habitants, j’étais un élève doué, mais flemmard, je jouais à la pétanque et je me destinais à devenir prof de physique. Je suis venu à Paris pour suivre le Capes, cette école qui forme les enseignants, ma voie semblait toute tracée.» Sauf que lorsqu’il avait environ 18 ans, une amie du village l’a invité à rejoindre la troupe locale qui, chaque année, monte une pièce de boulevard pour la communauté. «Un jour, un critique de théâtre qui devait avoir de la famille à Crulai est venu voir une représentation et m’a demandé si la scène me tentait. Je lui ai répondu que non, mais cette pensée m’a poursuivi et, à Paris, j’ai intégré les Cours Florent dans l’idée d’explorer mon côté comique.»

C’est que Cédric Leproust, 60 kilos pour 1 mètre 80, a ce qu’on appelle un physique. Des jambes et des bras interminables, une silhouette maigrichonne et un visage aux traits affirmés. «J’ai un rapport ambigu à mon corps, détaille le comédien. Je le redoute dans la vie de tous les jours, car je ne sais pas trop quoi faire de ces membres encombrants et anarchiques, mais je l’apprécie sur les planches, car il me donne une personnalité. En fait, le théâtre m’apprend cela: apprivoiser ce corps pour en faire un allié.» Ceci d’autant que la taille de Cédric a subitement explosé. «En classe, j’étais toujours le plus petit et, paf, à 17 ans, j’ai pris 30 centimètres en un an. Plutôt déstabilisant.» Mais Cédric Leproust n’a pas qu’un corps. Il a aussi une âme. Facilement chavirée. Consciente qu’il faut pactiser avec la mort pour apprécier d’être vivant. Et soucieuse de justice et de vérité. «Je déteste le mensonge, les faux-semblants. De ce point de vue, je trouve quelquefois le climat de travail sur les scènes suisses un peu trop lisse, trop cool. L’objectif doit rester la qualité et si la qualité implique de se disputer, alors il faut se disputer. Il faut être exigeant au point de devenir monstrueux.» Pour plus de clarté, le jeune homme cite cette phrase de Cioran: «Un monstre, si horrible soit-il, nous attire secrètement, nous poursuit, nous hante. Il représente, grossis, nos avantages et nos misères, il nous proclame, il est notre porte-drapeau.» Dans ce monstre, Cédric Leproust voit l’acteur, le théâtre. «Je crois beaucoup dans la transgression. Je ne suis pas là pour faire de la culture, je suis là pour faire naître quelque chose avec les gens.»

Après une telle profession de foi, on ne sera pas étonné que Cédric Leproust admire Vincent Macaigne, punk théâtral qui pulvérise les codes de la scène en même temps que les tympans du public. On se souvient de son Idiot, salve déferlant sur Vidy en début de saison. «J’aimerais travailler avec lui, éprouver cette manière extrême de lutter contre la mort.» Au rang des metteurs en scène avec lesquels il souhaiterait aussi collaborer, Cédric Leproust cite d’autres démiurges radicaux comme Krystian Lupa, Claude Régy, Frank Castorf ou Romeo Castellucci. Ou encore le cinéaste Xavier Dolan, signature exaltée du cinéma d’auteur. «C’est un des rares artistes qui me laissent croire que tout est possible à force de rêve, de travail et de conviction.»

Plus qu’un univers, le jeune homme abrite un ouragan. Et pourtant, rien ne prédestinait Cédric Leproust à tant d’audace et d’élan. Ses parents sont ouvriers, tandis que son frère travaille dans la restauration. Peu familiers avec la chose culturelle, ils ont mal vécu son changement d’orientation, lorsque ce dernier a décidé d’abandonner la sécurité de l’enseignement pour le métier de comédien. «Sur le moment, ça a été dur, mais aujourd’hui, je les remercie, car ça m’a obligé à me positionner.» Et la Manufacture? Pourquoi ce choix de venir suivre une seconde formation en Suisse alors que, diplômé des Cours Florent, Cédric y travaillait en tant qu’assistant. «Je n’ai rien choisi. Un ami voulait passer le concours d’entrée de la Manuf’, il m’a demandé d’être sa réplique. J’ai donc décidé de me présenter aussi et, ironie du sort, c’est moi qui ai été pris, pas lui.» Là encore, Cédric Leproust remercie sa bonne étoile. «A la Manufacture, j’ai découvert à quel point on peut tout oser sur un plateau, du moment que l’on sait ce que l’on fait. J’ai apprécié l’incongruité libératrice de François Gremaud, l’exigence et le rapport au public d’Oskar Gomez Mata. Cette école ne forme pas des acteurs au service d’un metteur en scène, mais des créateurs capables d’imaginer leurs propres spectacles ou d’apporter leur singularité aux créations des autres.» Avec Cédric Leproust, la mission de l’école lausannoise a été pleinement accomplie.

Nous souviendrons nous, les 17 et 18 avril, The Mini Festival, du 13 au 18 avril, Théâtre Les Halles, Sierre, 027 452 02 97, www.theatreleshalles.ch

«Je déteste le mensonge, les faux-semblants.De ce point de vue, je trouve quelquefois le climat de travail sur les scènes suisses un peu trop lisse»

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