L’Elysée dresse un musée de campagne à Paléo

Exposition Cinq photographes ont été mandatés l’été dernier pour travailler sur le festival de musique

Exposés au milieu de la plaine, sur des murs blancs, ils revisitent l’imagerie classique de Paléo

L’endroit est visible de loin, dans la plaine de l’Asse. Surmonté d’une gigantesque part de pastèque et d’une banane jouant les cobras envoûtés, il questionne les habitués: «Bigre, un nouveau stand de nourriture à Paléo?» Approchez-vous. C’est une sorte de cube, posé à côté de la scène du Détour. Sur les façades recouvertes de bâches, des portraits et des images jouent sur le thème alimentaire. A l’intérieur, parfaitement disposés sur les murs blancs, d’autres tirages et quelques caissons lumineux. N’était-ce la boue collant aux bottes des visiteurs et les gobelets de bière à la main, on se dirait dans un musée. Précisément; pour marquer les 40 ans du Paléo et les 30 du Musée de l’Elysée, l’institution lausannoise a donné carte blanche (et 6000 francs) à cinq artistes aux esthétiques bien définies; elle présente aujourd’hui le résultat de leurs explorations.

«Nous voulions à la fois soutenir ces photographes et sortir de notre zone de confort, en imaginant une exposition dans le cadre particulier du festival, note Pascal Hufschmid, responsable du développement du musée et initiateur du projet. Nous ne souhaitions pas accrocher les images sur des grillages en plein air, mais offrir une véritable expérience culturelle au public. Ce lieu est presque un white cube!»

Reprenons la visite. Dehors, donc – et un tout petit peu dedans, les images joyeuses et loufoques de Nicolas Haeni. Une bouteille de vin plantée dans une baguette. Un gosse se cachant les yeux sous des sucettes rondes et multicolores. Une tortilla accrochée à une boucle d’oreille. Un cuisinier brandissant ses brochettes de multiples saucisses comme Gengis Khan exhibant les têtes de ses ennemis. «J’ai choisi ce thème, parce qu’il faut bien l’avouer: on va à Paléo pour la musique, mais surtout pour manger! argue l’ancien Ecalien. J’aime raconter les choses de manière décalée et les stands de nourriture étaient un excellent terrain de jeu. Il n’y a pas de retouche dans mes images, tout s’est fait sur place dans une sympathique improvisation.» A y regarder de plus près, la gigantesque banane est composée de plusieurs morceaux et la pastèque démesurée ne repose pas sur des dizaines d’autres pastèques, mais sur de minuscules bonbons.

Entrons maintenant. A gauche, un micro-cinéma projette le film photographique de Claude Baechtold, Paléopolis. Sur une musique fox-trot, un cheval en robe d’époque et un cow-boy dans un cadre doré évoquent le destin de leur création mythique, Paléopolis, cité-festival perpétuellement menacée par les eaux. Le héros quitte sa belle pour aller s’assurer que le dispositif anti-déluge fonctionne. Une épopée antico-comique. «Avant de nous lancer dans les projets à proprement parler, nous avons rencontré des responsables du festival, et notamment de la sécurité. Je leur ai demandé quelle était leur plus grosse peur: c’est que le ciel leur tombe sur la tête, souligne Claude Baechtold. Cette idée de ville éphémère balayée par un orage a quelque chose de mythique. Et puis, 40 ans, c’est l’âge d’Ulysse quand il revient chez lui. Je me suis demandé, enfin, pourquoi un festival de jeunes s’appelait Paléo. On m’a répondu que c’était le nom d’un cheval de Daniel Rossellat (ndlr: fondateur de la manifestation): voilà comment cette histoire est partie!»

A côté, les images sombres d’Anne Golaz, qui s’est penchée sur les techniciens de la grande scène. Des tirages de différentes tailles et quelques caissons lumineux mettent en scène des hommes et des femmes vêtus de noir, des morceaux de décor. Un hamac émerge derrière une bâche. Une main presque cadavérique accroche une corde. La tension est palpable, loin de l’ambiance festive de Paléo. On retrouve l’univers de la photographe, révélé par son travail sur les chasseurs fribourgeois. «C’est sûr que je n’allais pas me mettre en plein soleil dans un champ. Cette idée d’hommes vivant dans un monde assez clos, installant leurs hamacs sous la scène pour la durée du festival m’a semblé intéressante sociologiquement. Elle m’a rappelé les chasseurs – des hommes venus de tous milieux, partageant une expérience intense pour un temps – et correspondait à mon esthétique.» Chaque scène est habitée dans ses profondeurs par l’équipe de techniciens qui lui est dédiée, et chaque groupe possède son nom, son identité, ses t-shirts. «Comme un équipage de navire», remarque Anne Golaz.

Dans la «pièce» attenante, les photographies de foule d’Olivier Christinat. Deux garçons au regard perdu. Des visages fermés et ultra-pixellisés. Une masse de silhouettes. «Je travaille sur les foules depuis plusieurs années, les rassemblements humains offrent un flot d’images fascinant, en perpétuel changement. Ce côté hasardeux peut aussi receler des qualités plastiques étonnantes, estime le Lausannois. Je travaille au téléobjectif, sans vraiment décider de ce que je photographie, puis je sélectionne et recadre après coup, pour donner cette impression de grain. A l’ère de l’image propre et détaillée, j’aime prendre le parti inverse, l’esthétique paparazzi qui écrase les perspectives et pixellise les images.» Là encore, les expressions dures racontent un Paléo qui sort de l’imagerie habituelle des groupies exultant. «J’ai pris beaucoup de photographies dans l’attente des concerts.» 12 000, pour en exposer 13. Tiens, un visiteur se reconnaît! Magie des probabilités.

Le travail d’Elisa Larvego, enfin, est peut-être le plus conforme aux Paléoclichés. La jeune femme a promené son moyen-format dans les allées du camping et livre des portraits tout en sensibilité. Un couple pose déguisé en grands singes. Un type roupille dans un hamac, sombrero sur la tête, capharnaüm autour. Un jeune homme se promène enroulé dans sa tente. Une fille traîne ses béquilles dans la boue. «J’ai choisi ce thème parce que cela m’intéressait de voir comment on s’aménage des coins privés dans un espace à ciel ouvert. Les festivaliers sont très créatifs», estime la photographe. Mais la musique résonne; si on sortait écouter un concert?

Un autre regard sur Paléo , jusqu’au 26 juillet au Paléo Festival de Nyon. www.elysee.ch et www.paleo.ch

«Cette idée de ville éphémère qui serait balayée par un orage a quelque chose de mythique»