«Ce pays est fou!» Emiliano Monge se gausse à l’ombre du Palais Cortez, au centre de Mexico. Le rendez-vous était pris sur la place Coyoacán; nous l’attendions en vain quelques centaines de mètres plus loin, au pied d’un centre commercial baptisé du même nom. Au Mexique, ce genre de collisions surréalistes ne l’étonne plus. Certainement qu’elles l’inspirent.

Dans Les Terres dévastées, son troisième roman, la toponymie opère comme un exhausteur de sens. Les différents théâtres de ce drame, qui raconte 24 heures de traite humaine dans la jungle mexicaine, sont autant de lieux-dits symboliques: le plateau fatidique de Madre Buena, où des migrants, en route pour une vie meilleure, sont trahis par leurs passeurs et capturés par des trafiquants, l’orphelinat d’El Paraíso, le charnier de La Caída (la chute), et la clairière d’El Tiradero (la décharge).

L’émigration est une guerre lente

Bien que la traduction ne rende pas le procédé évident, les personnages des Terres dévastées tombent sous la même allégorie funèbre: le père Nacho (urne), Mausoléo, Sepelio (funérailles) convergent autour d’Epitafio et d’Estela (stèle), tortionnaires et amants contrariés. Leur tragédie borde celle des réfugiés piégés:

«Les associations estiment à 17 000 le nombre de Salvadoriens disparus au Mexique depuis dix ans. Les Mexicains sont très forts pour réclamer l’amélioration de leurs conditions d’émigration. Mais un jour ils se réveilleront et ils ne croiront pas à ces chiffres. La migration est l’holocauste du XXIe siècle. C’est une guerre lente, une guerre économique. Les soldats sont des hommes en costume. Mais partout où il y a des frontières, il y a une crise humanitaire.»

Emiliano Monge enchaîne les cigarettes sur un banc du jardin Conchita, qu’il préfère au tintamarre des vendeurs de chips de la très touristique place Coyoacán. Natif et riverain, il connaît tous les chiens du parc et plaisante avec leurs maîtres.

Fils d’une psychanalyste et d’un sculpteur-guérillero, diplômé en sciences politiques après qu’on l’a découragé d’étudier la littérature pour devenir écrivain, il a d’abord été l’auteur de deux romans psychologiques avant de se trouver la force d’aborder des sujets «capitaux». Maturité approuvée: Les Terres dévastées a remporté le très prestigieux Prix Elena Poniatowska, dont l’œuvre donne également voix aux opprimés.

A la fin de la chaîne humaine

A 39 ans, Emiliano Monge trouve qu’il en parait 50 et accuse la littérature de l’avoir fait blanchir prématurément. Pourtant c’est une colère intacte qui l’anime lorsqu’il évoque les «sans-nom», «ceux qui viennent de très loin» et dont l’identité ne résiste pas aux horreurs de l’exil:

«Autrefois, ceux qui partaient tenter leur chance ailleurs passaient pour des héros, des conquérants. Aujourd’hui, quand les Latino-Américains essaient de rejoindre les Etats-Unis, quand les Africains quittent leur pays pour l’Europe, ils perdent tout: leur famille, leurs diplômes, leur passé, leur nom, leur langue – donc leur identité. Ils font simplement partie d’un groupe de gens, les migrants, qui se trouve à la toute fin de la chaîne humaine, privés des droits les plus élémentaires. Ce sont eux que je voulais entendre.»

Pour recueillir ces voix, Emiliano Monge s’est rendu au Chiapas, à la frontière guatémaltèque, et en Europe pour fouiller les archives des ONG. Dans Les Terres dévastées, ces témoignages ont pris la forme d’un chœur greffé en italique dans la chair du récit.

Des virgules poignantes qui disent les exactions, la peur, le courage d’espérer. Leur portée universelle est décuplée par les extraits de La Divine Comédie dans lesquelles elles se confondent: «Au début, je voulais faire trois livres. L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis. Et finalement, j’ai compris que ce voyage n’était rien d’autre que l’Enfer.»

Victimes et bourreaux

Un cauchemar si profond qu’il gomme les hiérarchies du Mal. Les Terres dévastées est une lecture dérangeante. A cause de la cruauté des sévices, bien que contenus dans une pudeur factuelle, mais surtout parce que le curseur moral déroute nos repères traditionnels. Malgré leurs crimes, les deux chefs de bande, Estela et Epitafio, n’échappent pas non plus au système de la violence:

«Se mettre à la place des faibles, c’est facile. La difficulté c’est d’imaginer les rouages d’un monde qu’on ne peut pas traduire. Les passeurs ou les trafiquants ont une vie presque aussi affreuse que les migrants. Finalement, ce sont les mêmes raisons qui les poussent dans leurs situations respectives. Estela a grandi dans cet affreux orphelinat. C’est une victime avant d’être un bourreau. Je pense qu’on porte tous ces deux facettes en nous. C’est la manière de vivre notre vie qui place la limite. Les gens comme vous, moi, mon éditeur… Nous avons la liberté de choisir où nous plaçons cette ligne. Mais la plupart des gens sur cette planète n’ont pas cette liberté. Ils la posent là où ils peuvent, et non là où ils veulent.»

«Le premier geste politique passe par le langage»

A défaut de pouvoir changer l’histoire, il compte sur le roman pour faire parler ses angles morts. Là où le journalisme doit s’en tenir aux faits pour révéler la vérité, la littérature peut en démultiplier les visages. L’espace de la fiction, avec ses jeux de perspective et son architecture mobile, est un lieu de nuances et de possibles.

Bien qu’inspiré de faits réels, Les Terres dévastées propose une autre mise en scène des injustices contemporaines. Pour Emiliano Monge, qui commence ses phrases en anglais, les poursuit en espagnol et assaisonne son spanglish d’une gestuelle volubile, cette subversion n’a qu’une arme:

«On parle souvent de l’engagement des écrivains. Mais peu saisissent que le premier geste politique passe par le langage. Notre devoir est de veiller à ne pas reproduire la grammaire du pouvoir, pour ne pas l’approuver ni l’installer. C’est une prise de position permanente. Dans un roman, chaque personnage doit avoir un langage personnel. C’est la justesse de ce langage qui rend une fiction véridique, et la véracité de la fiction qui lui donne son pouvoir d’agir, ne serait-ce que sur quelques lecteurs.»

Un tatouage barre le bras d’Emiliano Monge. C’est une citation du Roi Lear. Il voit en Shakespeare le premier à faire entrer dans la littérature une volonté qui ne soit pas divine. Comme une injonction pour les hommes à prendre leurs responsabilités morales.


Emiliano Monge, «Les Terres dévastées», traduit du mexicain par Juliette Barbara, Philippe Rey, 348 p.