Dès la première image, un gros plan sur le fond de la cuvette des WC, Jack and Diane affiche son identité: on n’est pas à Hollywood. Diane (Juno Temple, au visage d’ange blond) saigne du nez, comme toujours lorsqu’elle est émue: elle vient d’embrasser cette adorable garçonne de Jack (Riley Keough, d’une beauté préraphaélite où l’on retrouve les traits de son grand-père, Elvis Presley). Au bout d’un quart d’heure, Diane a déjà saigné, vomi et pissé. L’humeur n’est pas au glamour, on est dans le cinéma américain indépendant.

Le film capte bien l’esprit de l’adolescence, soit la violence des sentiments, le pouvoir cathartique de la musique, les expériences déconcertantes (sushi au ketchup). Echouant aussi bien dans l’humour que dans la provocation, certaines scènes comme la dialectique du «pisser dans la piscine» laissent pantois. Jack and Diane n’évite pas de se conclure sur une note fleur bleue: exilée à Paris, Diane écoute une rengaine pop, «minable et magnifique» dixit le cinéaste, qui permet de comprendre le personnage de l’intérieur: sucré.

Diplômé de la University of Southern California et du British Film Institute de Londres, Bradley Rust Gray a déjà signé trois films. Les amours juvéniles constituent son thème fétiche, parce que «les adolescents qui cherchent Dieu n’ont jamais de réponse. Ceux qui cherchent l’amour vivent une expérience inoubliable.»

Comme si la force de la relation homosexuelle de Jack et Diane ne suffisait pas, Bradley Rust Gray a rajouté une dimension fantastique. Des inserts fantasmatiques montre des tresses de cheveux suintant de quelque sphincter indicible. Et parfois un monstre excrémentiel, puissamment griffu, se jette sur les héroïnes et les mutile. Il n’est qu’une métaphore de l’amour dévorateur, de la peur indissociable de l’amour. Un peu potache, non?

Jack and Diane est le premier des cinq fleurons du cinéma indépendant américain en compétition officielle (sur 19 films). Du jamais-vu. En 2002, année du précédent record locarnais, ils n’étaient que quatre. Grand arpenteur d’Amérique, Olivier Père est très sensible au genre. Le directeur artistique du festival a déjà proposé ces dernières années Cyrus de Jay et Mark Duplass, Terri d’Azazel Jacobs ou Cold Weather d’Aaron Katz.

L’appellation «cinéma indépendant américain» renvoie forcément à Sundance, premier festival à faire contrepoids à Hollywood. Mais si cette institution, créée en 1978 et devenue célèbre dès 1985 sous l’impulsion de Robert Redford, a révélé des talents comme les frères Coen, Todd Haynes ou Jonathan Nossiter, elle a vieilli. Ce sont ses dauphins, Tribeca à New York ou South by Southwest à Austin, qui donnent le ton.

On ne parle plus de «sundancerie». Depuis 2002, la tendance est au «mumblecore», un mot-valise construit sur «mumble» (marmonner) et «core» (cœur, noyau) par un ingénieur du son à propos de Funny Ha Ha, d’Andrew Bujalski. D’autres parlent de «bedhead» cinéma (cinéma de tête de lit) ou de «slackavetes» qui mixe Slacker, le titre d’un film au son pourri, et Cassavetes, cinéaste brillant mais bavard.

Cette nouvelle vague ne se caractérise pas seulement par un son déficient, des prises de tête et un budget dérisoire, mais aussi par ses thèmes. Le cinéma mumblecore met en scène des gens normaux confrontés à des tracas banals, jeunes adultes souvent immatures, adolescents obèses, geeks accrochés à leurs écrans, tous peinant à s’intégrer au système. L’action se situe dans des banlieues incertaines et des fast-foods. Comme Compliance, un film graillonneux à souhait. Craig Zobel s’inspire d’une série de faits divers ayant défrayé la chronique aux Etats-Unis: un officier de police contacte le gérant d’un restaurant et accuse une employée de vol. Ces blagues téléphoniques révèlent d’inquiétante façon la soumission du citoyen à l’autorité.

Suivront ces prochains jours Starlet de Sean Baker, une histoire d’amitié entre deux femmes liées par un trésor caché, la comédie Somebody Up There Likes Me de Bob Byington et Museum Hours de Jem Cohen (coproduction autrichienne…)

Quand on a vu un blockbuster, on les a tous vus. Mais on peut voir 1000 «mumblecore movies», on n’a encore rien vu. Malgré ses défauts, Jack and Diane vaudra toujours mieux que Transformers.

La tendance est au «mumblecore», un mot construit sur «mumble» (marmonner) et «core» (cœur, noyau)