«Les Editions de Minuit sont nées de cette volonté de servir librement l’art des écrivains», affirmait Pierre de Lescure en 1943. La maison qu’il avait cofondée avec Jean Bruller n’avait alors que deux ans à peine. C’est avec cette citation en exergue que le groupe Madrigall vient d’annoncer le rachat historique, effectif au 1er janvier prochain, de la célèbre maison parisienne. Historique à plus d’un titre, si l’on s’en tient seulement à son catalogue, qui compte Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet et William Faulkner, ou encore Maurice Blanchot, Jacques Derrida et Jean Echenoz. Si les auteurs du nouveau roman trouvèrent une place auprès des lecteurs, c’est d’ailleurs grâce à l’engagement de Minuit.

La liste serait longue de ces auteurs et autrices prestigieux qui ont contribué à faire de la maison d'édition un lieu particulier. Reprise en 1948 par Jérôme Lindon – l’homme qui façonna la loi sur le prix unique du livre, votée en France en 1981 avec l’aide de Jack Lang, alors ministre de la Culture –, elle était dirigée par sa fille, Irène Lindon, à la suite du décès de son père en 2001.

«Un modèle d’engagement et de conviction»

La reprise par le groupe Madrigall (Gallimard, Flammarion, Casterman) que dirige Antoine Gallimard était prévue de longue date. Irène Lindon le confirme d’ailleurs dans un communiqué: en se tournant vers Madrigall, c’est un partenaire naturel qui était choisi. Et qui s’occupe de la diffusion et de la distribution des ouvrages de Minuit depuis des années. En effet, le CDE s’occupe de la communication aux librairies, tandis que la Sodis prend en charge les flux de livres. Pour la Suisse, les diffuseurs Cinq Frontières et OLF sont mandatés.

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«L’âge venant, il fallait que je pense à l’avenir de la maison, de ses collaborateurs et de ses auteurs: ceux dont la notoriété n’était plus à faire comme ceux qui commençaient et avaient besoin de temps long pour être reconnus. Bref, ceux qui nous avaient fait confiance et dont je voulais qu’ils puissent continuer à être publiés sous notre couverture», indique Irène Lindon. «Nées dans la clandestinité en 1941 à l’initiative de Jean Bruller, alias Vercors, et de Pierre de Lescure, les Editions de Minuit, dirigées après 1948 par Jérôme Lindon puis par sa fille Irène, ont toujours été un modèle d’engagement et de conviction», ajoute pour sa part Antoine Gallimard.

«Faire vivre le catalogue avec une continuité d’intention»

Dans cette évolution arrivera donc Thomas Simonnet, transféré de la collection L'Arbalète (Gallimard) à la direction éditoriale de Minuit. L’objectif est de parvenir à faire entrer de nouveaux auteurs – «pour donner un nouveau souffle», reprend Irène Lindon. Le PDG de Madrigall le confirme: «Nous nous attacherons à faire vivre le catalogue de Minuit avec une continuité d’intention.»

Gaston Gallimard écrivait en 1959 à Jérôme Lindon: «J’estime vos efforts et votre goût. Je vous envie parfois d’être libre et de savoir l’être.» Et Antoine Gallimard d’ajouter: «Les deux hommes auraient salué ce nouveau jalon dans l’histoire de leurs maisons, signe d’une résistance active à l’envahissement des tenants du profit à court terme dans le domaine culturel.»

Tanguy Veil pour la rentrée littéraire

Rappelons également qu’en 1986, les Editions de Minuit avaient ouvert une librairie, située rue des Ecoles (Ve arrondissement) et baptisée Compagnie. Cette dernière atteste également du lien privilégié que l’éditeur a toujours entretenu avec ces lieux du livre. L’établissement rejoindra les sept autres librairies que compte le groupe Madrigall. Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé, mais cette opération signe, dans tous les cas, la fin de l’indépendance de la maison.

La rentrée littéraire verra Minuit publier le prochain roman de Tanguy Veil, La fille qu’on appelle. «Le meilleur livre de la rentrée», a indiqué le directeur commercial de Minuit, Henri Causse, dans sa présentation aux libraires.