histoire

L’empire, une vieille recette qui a de l’avenir

Pour Jane Burbank et Frederick Cooper, les empires ne sont pas un phénomène politique plus ou moins obsolète. Mais une constante protéiforme de l’histoire humaine, qui pourrait encore nous réserver quelques surprises

Genre: Histoire
Qui ? Jane Burbank et Frederick Cooper
Titre: Empires. De la Chine ancienne à nos jours
Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin
Chez qui ? Payot, 688 p.

L a version couramment admise de l’histoire veut que l’humanité, à partir de ce lieu de peuplement privilégié que constitue la pointe occidentale du continent eurasien, ait progressivement secoué les chaînes du lien impérial pour constituer des Etats-nations homogènes dont le modèle démocratique s’étend aujourd’hui à la planète entière. Jane Burbank, spécialiste des empires russe et soviétique, et Frederick Cooper, historien des empires coloniaux français et britannique, proposent de changer d’optique.

Ils invitent à regarder le phénomène impérial de plus près, à constater à la fois sa permanence et sa plasticité, à inventorier son répertoire politique et à s’interroger sur les raisons de sa récurrence. Cela les amène aussi à porter le regard plus loin et à remettre en question tant la supériorité supposée du modèle national que l’exception européenne. Et si finalement l’empire s’avérait la façon la plus naturelle de faire de la politique? Et si les recettes les plus subtiles n’avaient été inventées ni par Locke ni par Montesquieu mais par les tribus mongoles qui, au XIIIe siècle, ont régné sur le plus grand territoire jamais réuni, de la Chine aux rives de la Caspienne?

Le renversement de perspective n’est pas seulement stimulant. Il éclaire les convulsions d’un monde contemporain où le modèle national universellement revendiqué est dans le même temps remis en question tant par la mondialisation économique que par des réalités religieuses, tribales ou migratoires contraires. Les auteurs placent en effet les deux questions de l’universalisation des échanges et de la gestion des différences au cœur de la construction impériale.

La première joue le rôle de moteur: disposer de plus de ressources et les faire circuler sur un territoire plus étendu, favorisant ainsi l’échange et le progrès des connaissances, constitue un avantage décisif, de nature à expliquer tant la constitution d’empires que leur capacité à s’étendre jusqu’à ce que la confrontation avec un autre empire les arrête. La seconde a donné lieu à tout un éventail de réponses, de l’invention par Rome d’une citoyenneté impériale potentiellement ouverte à tous à la gestion parfaitement indifférente des spécificités ethniques et religieuses par les khans mongols.

Entre ces deux extrêmes, les solutions sont le plus souvent composites, dictées par la nécessité de distinguer non seulement entre les sujets de l’empire mais surtout entre ces derniers et les barbares du monde extérieur. Des barbares d’ailleurs souvent plus soucieux de s’incorporer dans l’empire que de le détruire et qui, tout particulièrement dans le cas chinois, n’ont cessé d’interagir avec ce dernier, de le menacer ou de l’irriguer de leur vitalité et de leur inventivité.

La force joue un rôle déterminant dans cette négociation avec l’extérieur comme dans la structuration de la différence à l’intérieur. Mais elle ne reste jamais longtemps seule en jeu: les populations de l’empire doivent trouver un intérêt à y rester. Même réduites à une condition inférieure, les minorités chrétiennes d’Anatolie ont longtemps apprécié de bénéficier de la paix et de l’opulence ottomanes et même les populations indiennes d’Amérique, malgré les massacres du début, les conversions forcées et un statut fortement discriminé, ont participé activement à la construction des empires espagnol et portugais.

Les élites des populations conquises jouent un rôle central dans ce jeu. S’il peut s’avérer habile de les faire participer aux avantages, voire aux structures politiques de l’empire, leur renforcement constitue vite une menace pour le pouvoir impérial. Ainsi c’est la solidité des centres de pouvoir féodaux construits sur les restes de l’empire romain d’Occident qui a empêché, malgré plusieurs tentatives, la reconstitution d’une unité impériale sur le continent.

Pour parer la menace, les empires, surtout asiatiques, ont constitué des bureaucraties dont la fidélité était renforcée par l’éducation – comme en Chine – ou imposée par le recours à des formes d’esclavage n’excluant pas un statut fortement privilégié, comme dans les empires musulmans, où sont même apparus des royaumes créés par des esclaves comme celui des Mamelouks en Egypte. Dans les empires coloniaux, le maintien de distinctions aussi claires que possible entre les expatriés de la métropole et les élites indigènes a constitué un autre moyen pour le centre de garder la main.

Au-delà de cet inventaire des recettes, l’une des originalités des deux auteurs est de proposer une perspective nouvelle sur le phénomène colonial. Loin de représenter une conséquence de l’émergence d’Etats modernes dont la vitalité aurait débordé sur un monde moins développé, il constitue une condition centrale de cette émergence dans un contexte de rivalité impériale marqué par la résistance du glacis ottoman.

C’est donc plus à l’est, où les réussites économiques de l’empire chinois ont créé d’attractives zones de prospérité, que l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre et les Pays-Bas vont chercher dès le XVIe siècle les profits qu’il n’est pas possible de tirer d’une expansion territoriale proche – la «découverte» et la conquête de l’Amérique n’étant qu’une conséquence fortuite de ce processus. Dans la même logique, la décomposition de l’Empire ottoman au XIXe siècle ne favorise pas tant l’inévitable constitution en Etats nations des populations libérées qu’une nouvelle concurrence impériale qui débouchera notamment sur la vocation coloniale de la France en Afrique du Nord. Et la guerre de trente ans du XXe siècle – de 1914 à 1945 – n’est qu’une autre confrontation impériale – la dernière? – entre un Reich allemand en mal d’expansion continentale et ses rivaux russe, français et britannique.

Et aujourd’hui? Sans trancher, les auteurs relèvent que les Etats-Unis n’ont pas abandonné une ambition impériale construite sur le modèle d’hégémonie économique soutenue, quand c’est nécessaire, par la force des armes mis au point par l’Angleterre et les Pays-Bas au XVIIe siècle. Que la Chine, quelle que doive être son évolution politique, continue de se penser comme l’héritière de l’unité politique créée par les empereurs dont elle est l’héritière. Que la Russie caresse encore son imaginaire impérial. Et que les Etats européens, s’ils n’ont toujours pas réussi à recréer l’empire carolingien, continuent de s’y efforcer.

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Jane Burbank et Frederick Cooper

«Empires», p. 25

Des dictateurs, des monarques, des présidents, des parlements ont dirigé des empires. La tyrannie fut – et reste – une possibilité dans les sociétés nationalement homogènes
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