La Chambre des époux. A l’énoncé du titre surgit la fresque de Mantegna. Ce célèbre oculus peint au plafond d’une salle du palais ducal de Mantoue. Rien à voir cependant, ou presque, avec le dernier roman d’Eric Reinhardt qui porte le même nom. Rien, sinon le regard porté dans la chambre. Les personnages de Mantegna se penchent depuis le centre du plafond qui figure en trompe-l’œil un petit balcon rond. Si les putti jouent de-ci de-là, les personnages humains, eux, regardent dans la chambre.

Eric Reinhardt invite aussi son lecteur à se pencher sur le destin des époux. Sur son couple, d’abord. Ou du moins sur un couple qu’il présente comme le sien. Le récit est glaçant. Il commence ainsi: «Son cancer lui a été annoncé, à la suite d’une mammographie effectuée à son initiative en raison d’une grosseur, en décembre 2006.» La découverte de la maladie plonge Margot et son mari écrivain dans une situation d’urgence.

Branle-bas de combat, mobilisation générale: il s’agit de traverser l’épreuve en sauvant vie et couple. Un autre défi s’ajoute: terminer un roman, tandis que l’épouse se fait soigner. Margot sortira victorieuse de son cancer, six mois plus tard, tandis qu’Eric Reinhardt publie Cendrillon (Stock, 2007), qui lui vaudra reconnaissances et honneurs.

La fiction au secours du réel

Enchâssé dans ce premier récit, donné comme «réel», un second récit, de fiction, survient: il s’agit d’un compositeur de musique, dont la femme Mathilde est atteinte d’un cancer. Tout comme l’écrivain écrit Cendrillon, Nicolas compose une symphonie, qui lui vaut à lui aussi une reconnaissance unanime – et carrément mondiale, cette fois.

Mathilde, elle, guérit également. Seulement voilà, Nicolas tout comme l’auteur ont été gravement secoués, bien plus qu’ils ne le croyaient, par l’épreuve… Et l’un comme l’autre ne vont pas tarder à craquer, à déprimer et à faire entrer dans leur jeu une autre femme que la leur, rendue séduisante à leurs yeux, parce que, malade, elle leur rappelle ce qu’ils viennent de traverser… C’est là que la fiction viendra au secours du réel, s’aventurant comme elle peut, bien plus loin.

Je suis venu pour m’abîmer en vous, Marie. Vous allez vaincre cette maladie, je le veux

Eric Reinhardt est un romancier très habile. Il écrit remarquablement bien, sait créer des scènes paroxystiques – comme le récit héroï-comique de sa participation aux Assises du roman à Lyon, en pleine débâcle dépressive.

Postures héroïques

Mais, ce morceau de bravoure littéraire mis à part, un malaise court tout au long du roman. Certes, le style et la construction sont virtuoses, mais le récit fatigue par son insatiable égotisme. Le narrateur a beau se doter d’un double musicien, il n’est question que de lui-même, et de ses émotions personnelles, d’un personnage, certes doué d’autodérision, mais également d’auto-complaisance.

La maladie des autres, le récit très intime qu’il en fait, lui donne l’occasion de prendre des postures héroïques, de montrer sa grandeur d’âme, sa générosité, tout en exposant ses doutes et ses angoisses. Pourquoi ne pas se raconter? C’est, après tout, souvent le jeu de la littérature. Mais il pèse lorsqu’on a le sentiment que l’auteur le fait sans vrais égards pour ses personnages et se contemple, avec satisfaction, en train d’écrire et d’agir.

Dans le palais ducal de Mantoue, la Chambre des époux, malgré son nom, servait de pièce d’apparat. Ce que les personnages contemplent dans la pièce, ce n’est pas la vie d’un couple, mais la puissance politique et la magnificence des Gonzague. Dans le roman d’Eric Reinhardt, l’oculus devient un nombril qui ne débouche que sur une intimité encombrante.

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Eric Reinhardt, «La Chambre des époux», Gallimard, 174 p.