«J'ai tout de suite compris que c'était quelqu'un qui n'était pas comme les autres. Je lui ai posé des tas de questions. Il m'a d'abord frappé même physiquement; il est très frappant n'est-ce pas, parce qu'il porte sur son visage des blessures glorieuses.» Cette citation d'Olivier Messiaen (tirée de l'ouvrage de Nouritza Matossian paru aux Editions Fayard) reflète une impression commune. Tous les musiciens qui l'ont rencontré disent la même chose: qu'au-delà du compositeur, Xenakis était avant tout un homme, marqué par la vie.

«C'est un solitaire qui est resté en marge des courants officiels», explique le compositeur genevois Eric Gaudibert. «Sa musique a fait l'effet d'une éruption, dans les années 50. Ce langage n'avait rien à voir ni avec celui de Cage, Boulez ou Messiaen. Xenakis est resté Grec jusqu'au bout des ongles par son sens de la tragédie.» Et il évoque aussi l'obus meurtrier. «Il n'y pas de tendresse dans sa musique. Je connais ses œuvres pour piano: elles sont extrêmement difficiles. Xenakis est l'homme des grandes fresques. Il n'envisage pas la musique comme un ensemble de notes, mais comme si c'était une matière brute. Parce que sa musique dégage un pouvoir de rituel, elle a su toucher un public plus vastes que les simples spécialistes.»

«Je me souviens de l'homme, de la puissance qu'il dégageait», commente à son tour le compositeur Michael Jarrell. «Je l'ai rencontré deux ou trois fois à Fribourg-en Brisgau. J'ai, je l'avoue, quelques réserves concernant la facture de sa musique: sur sa manière de passer d'un concept extra-musical à la réalisation sonore. Mais son impact reste incontestable. Psappha (pour percussion seule) est une œuvre unique, d'une âpreté qui rappelle Le Sacre du Printemps.» Et d'évoquer le parcours unique de Iannis Xenakis, parti de l'architecture et des mathématiques pour aboutir à la musique: «Voilà toute la différence avec un Boulez qui, lui, a développé son art de compositeur dès l'enfance. Contrairement à Xenakis, il n'a pas été contraint d'interrompre ses études à l'âge de 20 ans.»

Et voilà Nicolas Bolens, lui aussi compositeur, qui rejoint cette observation: «Ce qui me touche, chez Xenakis, c'est l'orginalité de sa démarche. Il y a une sorte d'urgence dans sa musique qui transgresse l'affectivité. L'énergie fondamentale, presque atomique, est omniprésente dans ses œuvres.» Et Nicolas Bolens raconte comment le jeune Iannis Xenakis est arrivé un jour de 1954, à 7 heures du matin, dans un hôtel de Paris pour rencontrer l'illustre chef d'orchestre Hermann Scherchen. «Scherchen a examiné la partition qu'il avait amenée: Les Sacrifices. Mais il a refusé de la diriger. Et alors que le musicien allait partir déçu, le chef a vu qu'il avait une liasse de partitions sous le bras, écrites sur du papier d'architecte de 1 mètre sur 70 centimètres! Noyé sous les feuilles de papier, Sherchen offrit malgré tout de la créer sur le champs. Voilà comment est né Metastasis.»