Ce n’est pas sans appréhension que l’on ouvre un livre qui raconte une enfance en Algérie française: tant d’incompréhension, de souffrances et de mensonges baignent les eaux de cette histoire. Béatrice Commengé a eu la témérité d’écrire un récit qui, sous le frémissement d’une trame dramatique, regorge du bonheur et de l’innocence de l’enfance, une enfance libre du poids du péché originel, qui ignore la politique et ses sombres arcanes.

Le poète catalan Gabriel Ferrater a dit que la poésie est l’acide dans lequel se dissout toute idéologie, et c’est dans la poésie de cette prose narrative que l’auteure fait passer toute l’humanité de son histoire, qui commence par un voyage dans la bibliothèque de son père: «Un jour, la bibliothèque de mon père s’est mise à déborder: elle ne couvrait plus seulement les murs du séjour, du couloir et de l’escalier, mais envahissait les chambres et même le garage. Devant tant d’abondance, j’aimais à me répéter que les livres n’étaient pas là pour être lus, mais pour ne pas être oubliés.» De ces livres, qu’elle lit avant même de savoir lire, elle écrit: «Eux seuls me reliaient à la lumière, au bonheur, aux frissons de cette enfance passée sous un autre ciel.»

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«Délicieuse ivresse»

L’auteure a 12 ans quand elle pense quitter sans regret, dans l’exode des «Français d’Algérie», cette terre de l’enfance. Arrivée en France, au cœur du sud-ouest de ce qui fut la «métropole», la maison de vacances devient la vraie maison, loin de la rue des Bananiers d’Alger; dans ce nouvel univers, elle découvre une partie de la bibliothèque, consacrée à un seul sujet: l’Algérie.

Parfois, son plus grand plaisir est de s’attarder devant les pages illustrées d’un livre sur sa ville natale: «Fixant l’image, j’étais saisie d’une délicieuse ivresse, me répétant, presque incrédule: j’ai poussé la porte de cette boutique, je suis entrée dans ce cinéma, je suis passée sous cet arbre, je me suis assise sur ce banc du parc Mont-Riant, je suis montée dans ce trolley, le J, et aussi dans le I. M’accrochant à la grâce de cette mémoire topographique, je retrouvais l’enfance légère.»

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Ce livre d’une grande sensibilité exprime une nostalgie muette, qui au fond n’est rien d’autre que le respect et la fidélité pour tout ce qui nous a faits: paysages, sons, odeurs, langue, souvenirs qui engendrent des souvenirs. On traverse, de page en page, un cabinet d’estampes qui évoquent des scènes toujours discrètes; la voix de l’auteure, ferme, à peine détachée et d’une grande douceur, semble répandre, à tâtons, le baume de la compréhension, parce qu’elle accepte les mystères de l’histoire. «Les couleurs, écrit-elle inspirée, je dois les inventer.» Sur la banquette recouverte d’un long coussin à fleurs bleues et blanches, sous la fenêtre de la voisine de la rue des Bananiers, mille souvenirs surgissent – «quand je ferme les yeux» – et inondent le lecteur. Les hommes, les femmes, devraient plus souvent se raconter leurs histoires.


Récit

Béatrice Commengé
«Alger, rue des Bananiers»
Verdier, 128 p.