Ce n’est pas pour rien si Argerich, sous-titré Bloody Daughter, s’ouvre sur une scène d’accouchement. Accoucher de la vie, accoucher de soi-même. Le premier long métrage de Stéphanie Argerich pose ces questions-là. L’eau, omniprésente, accompagne les pérégrinations d’une naïade qui cherche à sortir la tête hors du giron maternel.

Pas facile d’être la fille d’une star planétaire, surtout quand elle s’appelle Martha Argerich. Ce film, qui mêle documents d’archives et images tournées plus récemment, est une tentative de comprendre quelle(s) relation(s) une fille peut entretenir avec sa mère et son père, non mariés, eux-mêmes enlisés dans des relations pas toujours claires. C’est une plongée dans les ramifications familiales. En voix off, ­Stéphanie Argerich livre ses impressions. Elle tente d’éclairer les zones troubles du passé, parfois impuissante face aux non-dits de ses parents.

Stéphanie Argerich filme sa mère de près. «Martha» joue au chat et à la souris avec la caméra; elle répond de manière évasive. On la voit dans son intimité, pieds nus, chez elle, en voyage, au réveil en plein après-midi – pas toujours à son avantage. La fille pose des questions embarrassantes, comme celle liée à sa demi-sœur Lyda Chen, née d’une nuit d’amour avec Robert Chen, chef d’orchestre chinois réfugié en Amérique. Martha Argerich n’a pas su s’occuper de cette enfant. La mère de la pianiste, Juanita, s’est empressée de la récupérer dans une pouponnière à Genève, de force, tel un «kidnapping»…

Stephen Kovacevich, le père de Stéphanie Argerich, apparaît lui aussi à l’écran. Pianiste de renom, ce grand interprète de Beethoven est filmé dans sa tanière, à Londres – la discipline même, sauf pour la vie amoureuse, à peu près aussi chaotique que celle de Martha Argerich. Seule relation bénie des liens du mariage, la liaison avec Charles Dutoit n’a pas duré, mais a donné lieu à la naissance d’Annie Dutoit, autre demi-sœur à la forte personnalité, optimiste envers et contre tout.

On passera sur les cadrages parfois bancals et la structure un peu décousue pour apprécier les saisissantes brèches d’émotion qu’entrouvre ce film. Le paradoxe, c’est que ce manque d’unité en dit beaucoup d’une famille aux ramifications éparses. Mais les liens sont là, vibrants, ténus, fragiles.

Ni Martha Argerich ni Stephen Kovacevich – dont les carrières sont évoquées en filigrane – ne semblent vouloir assumer pleinement leurs responsabilités de parents. A ce jour, Stéphanie Argerich n’a toujours pas été reconnue officiellement par son père – l’une des scènes les plus poignantes du film.

Emouvant, imparfait, Bloody Daughter est un film documentaire qui touche. On en sort remué, agacé aussi par une forme de naïveté, témoin de liens familiaux à la fois légers et graves, comme un adagio de Mozart.

Argerich, un film de Stéphanie Argerich produit par Luc Peter et Pierre-Olivier Bardet. Sortie dans les salles romandes: 27 février.