Beaux-arts

L’enfance de l’art selon Cindy Sherman

De 1975 à 1977, l’artiste est étudiante à Buffalo. Le Centre de la photographie de Genève rappelle ses débuts, avec une exposition des plus instructives

La photographie est datée de 1966. On y voit deux vieilles dames à chapeau, l’air fragile, au milieu d’une rue ombragée. Celle en robe de dentelles blanches, avec un sac à main noir accroché au coude, comme cela se faisait à l’époque, semble soutenir l’autre, en robe noire et chaussettes blanches, qui fixe avec un regard de myope l’objectif. Eh bien, ces aïeules sont en fait de jeunes adolescentes américaines qui se sont déguisées, comme beaucoup d’autres enfants à travers le monde. Sauf que celle vêtue de noir ne va pas cesser de se déguiser en quittant l’enfance. Elle sera reconnue à l’international pour sa capacité à devenir autre. Ces photographies sont au mur des plus grands musées et, aujourd’hui, le Centre de la photographie de Genève expose ses premiers travaux, qui datent d’une dizaine d’années après cette première image prémonitoire.

En 1966, Cindy Sherman a 12 ans. Elle grandit à Huntington Beach, Long Island, petite fille de la middle class américaine. Depuis deux ans déjà, elle a son Brownie, avec lequel elle photographie ses amis. Elle tient aussi son «Cindy Book», un cahier ligné dans lequel elle colle photos de famille et autres, où elle entoure systématiquement son image. «Thats me» (sic), note-t-elle, d’une écriture encore enfantine. Dans une poignée d’années, à 18 ans, la petite dernière de la famille Sherman ira suivre des études d’arts visuels à Buffalo, un port non loin des chutes du Niagara.

C’est là qu’elle va s’immerger dans l’art de son époque et produire ses premières œuvres, dont on peut avoir un aperçu au Centre de la photographie, à Genève, grâce à la présentation de Gabriele Schor, directrice de la collection Verbund, une jeune collection d’art contemporain lancée par une grosse compagnie d’hydroélectricité autrichienne en 2004. Celle-ci se concentre notamment sur les avant-gardes féministes depuis les années 70. Gabriele Schor a travaillé avec Cindy Sherman pour produire un passionnant catalogue raisonné des premiers travaux de l’artiste (1975-1977), publié aux Editions Hatje Cantz.

Ce travail de recherche permet à l’exposition genevoise de rendre compte de la façon dont la photo, le goût pour le déguisement, la mise en scène, la cinéphilie, les poupées aussi, tout ce qu’on retrouvera au cours de plus de trois décennies de carrière, est déjà présent, dans une sorte d’articulation entre les jeux d’enfants de la jeune Cindy et son développement artistique. Ce qui était esquissé dans la grande rétrospective parisienne du Jeu de Paume en 2006 prend ici tout son poids. D’autant plus que, sans prendre l’ampleur de l’événement français, l’accrochage est complété par quelques prêts de collectionneurs genevois, qui font écho aux œuvres des années 1975-1977.

Que sommes-nous qui ne soit pas fabriqué? Fabriqué par les autres mais aussi par nous-mêmes pour être reconnus par les autres? Cindy Sherman explique ses jeux d’enfance par l’envie de se singulariser, elle qui est la dernière d’une grande famille qui existait bien avant elle. Au-delà de ces données biographiques, la réflexion de l’étudiante en beaux-arts s’enrichit bientôt de références.

Une image assez symbolique de cette évolution figure dans l’exposition. Datée d’avril 1975, elle montre la jeune artiste jouant le rôle d’un personnage inventé avec Robert Longo, son compagnon, et d’autres étudiants pour un spectacle performatif. Rose Scaleci est annoncée comme une artiste importante invitée à l’heure du thé pour des discussions dans le cadre d’une exposition. Même si Robert Longo affirmera qu’à l’époque, ils ignoraient tout du double féminin que Marcel Duchamp s’était fabriqué en 1920 en la personne de Rrose Sélavy, la coïncidence est d’autant plus troublante que Rose Scaleci, avec son accroche-cœur sur le front, est bien typée entre-deux-guerres.

Dès novembre 1974, Robert Longo est aussi à l’origine, avec Charles Clough, de l’ouverture, juste sous leurs logements d’étudiants, d’un centre d’art, baptisé Hallwalls, qui va beaucoup compter pour Cindy Sherman, parce qu’elle va y voir défiler quelques artistes qui l’influenceront, comme Bruce Nauman, Chris Burden ou des représentantes de l’avant-garde féministe comme Lynda Benglis ou Eleanor Antin, mais aussi parce qu’elle va y faire quelques-unes de ces premières expositions. Qu’elle transforme son visage seulement, grâce au maquillage, ou son corps entier, grâce à un art accompli du costume et de la pose, l’un des points forts de l’artiste est de savoir jouer avec les déclinaisons.

Dans Sans titre (grandir), en 1975, une série de photographies la montre évoluer de la petite fille à la jeune femme, soit une seule et même personne à différents moments de la vie. Dans A Play of Shelves, qu’on ne peut que mal traduire par «un jeu d’étagères» (1976) , une installation qui court à hauteur d’œil sur les murs du Hallwalls, elle interprète tous les personnages de 72 scènes, d’inspirations théâtrales ou filmiques. Elle s’est déguisée et photographiée en chacun d’eux avant d’en découper la silhouette. Elle utilise la même technique pour une installation dans un bus, où elle interprète des passagers de tous âges, de toutes classes sociales.

Elle est entrée aux Beaux-arts pour apprendre la peinture, mais c’est la photographie et la vidéo qui lui permettent de développer ses talents, en phase avec le monde et avec l’art de son époque. Aujour­d’hui, il paraît que les deux vieilles dames prises en photo en 1966 sont toujours en bonne place dans l’atelier de l’artiste. Sans doute continuent-elles, depuis leur rue de Huntington Beach, de lui insuffler leur imaginaire enfantin.

That’s me - That’s not me, Cindy Sherman. Centre de la photographie, Genève. Jusqu’au 13 janv. www.centrephotogeneve.ch

Dans son «Cindy Book», elle entoure systématiquement son image: «Thats me»

Dans un bus, elle interprète des passagers de tous âges, de toutes classes sociales

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