Dans les années 1960, les ados s'encanaillent devant West Side Story (Jerome Robbins et Robert Wise); en 1977-78, ils s'émancipent avec La Fièvre du Samedi soir, Grease et les T-shirts noirs moulants de John Travolta; les années 1980, elles, accouchent de Fame (Alan Parker) et Dirty Dancing (Emile Ardolino), tandis que les adolescentes des années 1990 se pâment devant Johnny Depp dans Cry Baby (John Waters). Aujourd'hui, c'est au tour de High School Musical de reprendre le flambeau du film musical générationnel et de Zac Efron, son héros, de devenir l'idole des jeunes.

Adressé aux 8-12 ans, ce troisième volet d'une saga produite par Disney laisse de côté la contestation adolescente - propre aux films cités ci-dessus - pour se focaliser sur un monde idéal, ce qu'on appelle une utopie. Les chiffres sont spectaculaires aux Etats-Unis, où il a rapporté, le week-end dernier, 15 millions de dollars. En France, il dépassait ces jours les 1,3 millions d'entrées, juste derrière James Bond, qui domine le box-office. En Suisse, il devrait franchir le cap des 150000 spectateurs, un chiffre comparable au Disney de Noël 2007, Il était une fois. Comment expliquer un tel engouement?

Pour le docteur Karine Butschi-Favre, pédopsychiatre à Genève, plusieurs éléments sont à prendre en compte, dont la rêverie. «High School Musical met en scène les envies, les désirs, les émois des enfants. Il valorise leur identité propre et un âge que les adultes ne comprennent pas toujours et qualifient parfois d'âge bête. Les enfants ont besoin de rêver, de se faire des films.» Une rêverie positive et nécessaire «dans une société stressée où l'on n'a plus le temps de rien», ajoute-t-elle.

Paradoxalement, alors que l'homogénéité des personnages frappe - tous gentils et beaux -, la distinction entre filles et garçons, entre les différents groupes, est très claire. «Cette démarcation sexuelle rappelle celle des années 1960 et de West Side Story. Elle est caricaturale mais aide les enfants à s'identifier», analyse encore le docteur Butschi-Favre. «HSM met en scène des codes vestimentaires, sociaux et groupaux qui, dans notre société unisexe et floue, contribuent à leur construction identitaire. Ce n'est ni positif ni négatif, cela démontre simplement que les jeunes ont besoin de repères clairs.»

En puisant dans ces valeurs traditionnelles, High School Musical rassure et soulage. «Il fera plaisir aux baby-boomers» s'amuse la pédopsychiatre.

Pour Gianni Haver, historien du cinéma et sociologue de l'image, cet univers lisse ne prépare pas les enfants à la «vraie vie».

«HSM supprime toute complication et reste dans un idéal éloigné de la réalité, analyse-t-il. Tout le monde est gentil, l'école est très propre, il n'y a aucun blouson noir. Même la supposée méchante est attachante.» Aucun parent divorcé dans le scénario, aucune lutte de classe sociale, bref, un monde irréel où tout est possible.

On est loin du milieu ouvrier de Flashdance (Adrian Lyne, 1982) duquel tente de s'extraire l'héroïne Alex ou du Middle West fermier et conservateur de Footloose (Herbert Ross, 1984) où les jeunes se cachent pour danser. Des films initiatiques pour la plupart.

«Les films générationnels évoquent le passage de l'enfance à l'âge adulte, à travers par exemple une décision à prendre, une rupture, une relation amoureuse, précise Gianni Haver. Ici, le héros hésite entre un avenir sportif, artistique ou rester auprès de sa fiancée. Et comme par miracle, il finit par trouver une université qui lui propose à la fois de devenir champion de basket, artiste confirmé tout en restant auprès de ses parents et de son amie. Il n'a aucun choix à faire, c'est comme si la fable continuait, il n'y a rien d'initiatique là-dedans.»

Le sociologue regrette aussi une normalisation de la réussite: «Il n'y a pas de perdants. C'est inquiétant: normaliser la réussite, c'est aussi la banaliser, ce qui peut être mal perçu par les enfants en difficulté, car on ne leur propose pas d'outils pour remédier à leurs problèmes. Dans les anciens contes ou dessins animés Disney, il y avait toujours un personnage à aider. Comme Mowgli, dans Le Livre de la jungle, qu'une collectivité prend sous son aile.»

L'absence de méchant, enfin, empêche de comprendre la notion de bien et de mal. «Dans Le Roi lion il y a les hyènes et l'oncle parricide; même dans Nemo, les requins n'arrivent pas à être végétarien. Et que dire des sorcières! Le mal est nécessaire pour l'équilibre de tout récit.»