FestivaL de La Bâtie

Quand l’enfant paraît sans exister

Au Forum Meyrin, Dorian Rossel présente le destin d’une mère infanticide, victime du déni de grossesse. Basé sur un docu-fiction poignant, le spectacle interroge la part de mensonge propre à toute vie

La part de théâtre d’une mère infanticide

Entre 1999 et 2006, Véronique Courjault accouche en secret de trois bébés qu’elle congèle. Le Genevois Dorian Rossel livre sur scène le destin de cette femme, à l’affiche de La Bâtie dès samedi

«J’étais enceinte, mais je n’attendais pas de bébé.» A froid, cette phrase paraît inconcevable, irrecevable. Après avoir vu Parcours meurtrier d’une femme ordinaire: l’affaire Courjault, docu-fiction de Jean-Xavier de Lestrade, on saisit toute la nuance de ce contresens. Véronique Courjault, Française sans histoire devenue héroïne tragique en 2006, a, par trois fois entre 1999 et 2003, donné et ôté la vie à ses nouveau-nés, sans que son esprit ne réalise ce que son corps faisait. Ce n’est que pendant son procès en 2009 que cette femme, par ailleurs mère de deux ados choyés, a pu déterrer sa souffrance, accéder à son passé. La justice comme accoucheuse d’une réalité refoulée. Dans Une Femme sans histoire, dès samedi soir au Forum Meyrin dans le cadre de La Bâtie, Dorian Rossel transpose ce film au théâtre et interroge les spectateurs sur «la part de déni de leur propre vie».

Ce n’est pas la première fois que ce metteur en scène romand adapte au théâtre un matériau qui ne lui est pas destiné. Bande dessinée (Quartier lointain), récit de voyage (L’Usage du monde), film (La Maman et la Putain) ou ce documentaire déjà, Soupçons, signé du même réalisateur Jean-Xavier de Lestrade. Une passionnante série qui suivait l’instruction menée contre un écrivain américain, libre-penseur, soupçonné d’avoir tué sa femme retrouvée morte en bas des escaliers. Plus on avançait dans cette enquête, moins on était fixé sur l’inculpé. On allait de l’évidence («Cet intellectuel est victime de l’obscurantisme yankee!») à la perplexité. Et cette confusion reflétait habilement le doute inhérent à toute procédure judiciaire. A la Comédie de Genève, en 2010, Dorian Rossel a livré une version agile de l’affaire, mais un peu trop volatile pour convaincre tout à fait (voir LT du 04.02.2010).

Dans Parcours meurtrier d’une femme ordinaire…, aucun doute. Très vite, ADN à l’appui, il est prouvé que les deux petits corps retrouvés dans le congélateur familial, à Séoul, en juillet 2006, sont bien les bébés du couple Courjault. Et que le mari, Jean-Louis, ignorait tout de ces naissances. Garde à vue, instruction, le procès, qui a lieu en juin 2009, en France, ne vise pas à établir qui a tué ces deux nourrissons, auxquels s’ajoute un troisième, brûlé dans la cheminée domestique en 1999, mais pourquoi la meurtrière a agi ainsi. Dès lors, dans la reconstitution que propose Lestrade avec des comédiens – le réalisateur n’a pas pu filmer le procès –, il est plus question de psychologie que d’enquête criminelle.

«Gel des affects», «faisceau de cécité», «clivage»: chaque déni de grossesse est l’expression d’un malaise profond qui court de génération en génération. On écoute le cœur serré les dépositions de Véronique Courjault (jouée par la très sensible Alix Poisson). «Je me souviens des bébés qui glissent à travers mon corps», chuchote-t-elle. «Dans sa tête, Véronique n’accouche pas d’un bébé, explique un expert, elle se débarrasse d’un déchet.» Et puis, la jeune femme, en larmes: «Je n’étais pas enceinte d’un bébé.» «Une grossesse sur 500 en France fait l’objet d’un déni, confirme un médecin appelé à la barre. Il ne suffit pas à une femme d’être enceinte, pour attendre un enfant.» «Lors d’un déni, l’utérus ne bascule pas en avant, poursuit l’obstétricien. Il reste parmi les autres organes. Quand une femme a un fibrome de 3 kg, personne ne lui demande si elle est enceinte.»

Ce qui frappe encore dans cette reconstitution? L’amour indéfectible du mari. Pondéré, autocritique, sincère dans son désarroi. «J’ai pris un semi-remorque en pleine poire, mais n’ai jamais eu de haine envers Véronique.» «Expliquez-moi comment j’ai pu ne pas voir ces grossesses?» questionne-t-il, avant de conclure: «Il faut essayer de comprendre ce qui s’est passé dans la tête de ma femme.»

C’est précisément ce processus de compréhension qui a décidé Dorian Rossel à adapter ce film. «Le théâtre est le lieu de la parole, et c’est grâce à la parole élaborée par elle-même que Véronique Courjault a pu réaliser ce qu’elle avait fait et reprendre sa place parmi les humains. Je souhaite restituer ce voyage, de la monstruosité à l’humanité», explique le metteur en scène.

Samedi Culturel: Une femme qui tue ses trois bébés sitôt après leur naissance et en congèle deux constitue un fait divers sordide. Comment éviter le voyeurisme et le sensationnalisme?

Dorian Rossel: En tirant parti de la distance que permet le théâtre. Nous ne recréons pas une cour de justice de manière explicite. Sur scène, il y a un grand espace vide dans lequel se tient l’accusée. Ce vide correspond au vide qu’elle ressent lorsqu’elle pense à ses grossesses fantômes. Sur sa droite se trouvent des tables sur lesquelles jouent les personnages qui la questionnent (la cour) ou qui témoignent (les proches). Pour sortir du réalisme, nous avons aussi rebaptisé le couple Caroline et Jean-Claude Garvalli.

Le personnage de cette mère infanticide est très délicat à jouer. Comment dirigez-vous Sara Louis dans ce rôle?

En insistant sur le fait qu’elle doit chaque fois faire tout le voyage, de la monstruosité à l’humanité, même si c’est dur. Je lui ai aussi demandé de moins pleurer que Véronique dans le film de Lestrade, pour éviter le mélodrame. Pour se préparer, Sara Louis et les comédiens, Karim Kadjar, Natacha Koutchoumov, Martine Paschoud et Serge Martin, ont bien sûr regardé le documentaire dont on a repris le scénario. Ils ont aussi lu L’Adversaire d’Emmanuel Carrère qui raconte le mensonge de Jean-Claude Romand. On s’est encore intéressé au député Cahuzac et à sa manière de mentir sans trembler. Même si, dans le cas d’une mère infanticide, il s’agit de déni plus que de mensonge assumé.

D’ordinaire, il y a de la légèreté et de l’humour dans vos mises en scène. Qu’en est-il ici?

Il n’y a pas vraiment de place pour la légèreté ou pour le décalage… Mais, pour éviter le côté glauque, Abigail Fowler signe de superbes éclairages qui rendent le spectacle très beau. Et c’est plus l’histoire d’un avènement par la parole que d’un accablement.

Et la musique? Quelle est la proposition de David Scrufari?

Des nappes sonores très ténues qui, subitement, s’arrêtent, pour laisser place au vide. Toujours cette idée de zones opaques, de zones mortes que l’accusée doit remplir avec des mots.

Cette affaire a enflammé les médias. Leur présence est d’ailleurs très oppressante dans le documentaire. Comment avez-vous traité cet aspect?

Au départ, on a essayé de tout situer dans l’espace mental de l’accusée ou celui de son mari. Un monologue qui aurait focalisé l’attention sur la révélation. A l’exercice, on a réalisé qu’il fallait la voix de la justice pour cadrer et muscler cette prise de conscience. De la même manière, on a d’abord évacué le chahut médiatique avant de le réintroduire dans un prologue, car ce battage fait aussi partie des éléments qui ont poussé l’accusée à accéder à sa vérité.

Le jury a condamné Véronique Courjault à 8 ans de réclusion, dont elle a fait 3 ans ferme en comptant les 2 ans de préventive. Que pensez-vous de la justice dans ce cas?

Je trouve que la justice a réalisé un excellent travail. Très équilibré et très respectueux. Un triple homicide peut entraîner des peines bien plus lourdes, de 15, 20 ans au moins. Sachant qu’après une année de détention, l’accusée a pu bénéficier de la liberté conditionnelle, il est évident que la justice a compris que le déni de grossesse n’est pas un crime comme les autres.

Une Femme sans histoire, du 30 août au 2 sept., Forum Meyrin, 022 738 19 19, www.batie.ch

Parcours meurtrier d’une femme ordinaire: l’affaire Courjault,

de Jean-Xavier de Lestrade, 31 août, à 14h, Fonction : Cinéma, Genève, www.batie.ch

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Dorian Rossel

Metteur en scène

«Une Femme sans histoire»

La Bâtie – Festival de Genève

«Je souhaite restituer ce voyage, de la monstruosité à l’humanité»
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