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L’enfer des époux Tolstoï

Quand la comtesse Tolstoï répondait par la plume à l’auteur d’«Anna Karénine», en proie à la haine du féminin. Parutions et retraductions à l’occasion du centenaire de la mort de Léon Tolstoï

«Comment ne pas avoir peur? Après Birioulovo, et d’ailleurs à la gare déjà, commença ce tourment qu’endure toute jeune mariée.»

Cette simple phrase de Sofia Bers, la toute jeune fille qui vient d’épouser le comte Léon Tolstoï, de seize ans son aîné, implique, pour la vieille dame qui écrit ses Mémoires, une singulière audace: on ne parlait pas de ces choses-là. Le mariage à l’église a eu lieu, la mère de Sofia a pris le pain et le sel, a béni sa fille avec l’icône de la Sagesse, et Sofia est partie dans la nuit avec cet homme qu’elle admire, dont elle sent le souffle haletant sur son cou dans la calèche qui les emmène à Iasnaïa Poliana, et qui va la déflorer…

L’amour physique joue un grand rôle dans leur longue vie, les époux furent très épris l’un de l’autre, et Léon fut très jaloux, quand, vieillissant, il constata la proximité (toute platonique) de Sofia Andréevna avec le compositeur Taneïev… La musique et la femme, duo diabolique…

Ma Vie vient en complément du Journal de la comtesse, un journal tenu parallèlement à celui de son mari. L’auteur a de l’énergie dans l’écriture comme dans la vie. Il y a la famille qu’elle abandonne à Moscou, le domaine de Iasnaïa Poliana, les nouvelles connaissances dans la ville ­voisine de Toula, la grande ­maisonnée toujours table ouverte, les paysans qu’elle soigne, les treize accouchements, la mort de ­Vanetchka, le petit ­dernier, à 7 ans, le chéri.

Il y a les démêlés grandissant avec un mari qui veut prendre au pied de la lettre les injonctions des Evangiles, entouré de disciples plus tolstoïens que Tolstoï, assiégé par les journalistes, bientôt les cinéastes (Pathé et d’autres), consulté par la jeunesse du monde entier: comment doit-on vivre, Léon Nikolaïevitch, s’il vous plaît?

La vie de Tolstoï et de sa famille, à partir de 1891, devient publique, en grande partie du fait du combat de Tolstoï contre «la puissance de l’argent», contre tous les nouveaux esclavages, et aussi en raison de l’action publique et philanthropique de toute la famille: en 1891, lors de la famine qui sévit près de Toula, ­Tolstoï est installé avec un fils à Berguitcheva pour organiser la distribution de vivres. Un autre fils est sur la Volga, la comtesse, restée à Moscou, s’inquiète pour tous. Bientôt, chaque déplacement de l’écrivain devient une manifestation populaire.

Mais la vie du couple Tolstoï devient également publique. Tolstoï et sa femme, Tolstoï et les femmes, les deux sujets se chevauchent. Le problème est inépuisable, un beau livre de Marie ­Sémon en a fait l’inventaire psychologique et philosophique (Les Femmes dans l’œuvre de Léon ­Tolstoï, Institut d’études slaves, 1984).

D’une part, qui a mieux que lui peint la jeune fille amoureuse (Natacha, Kitty), l’accouchement, la beauté de l’amour entre un homme et une femme? Mais, d’autre part, quelle misogynie éclate dans son Journal, dans La ­Sonate à Kreutzer, dans bien des pages initialement passées inaperçues des grands romans!

Il survient une vraie haine de la femme qui pose un problème sur le mystère de l’inconscient. Pas seulement de Tolstoï, mais de l’inconscient masculin, tel que ­Tolstoï le pressent. Cette haine est-elle l’envers du sexe, l’aveu d’un échec? Cette femme dont ­Pozdnychev, dans la Sonate, dénonce la mesquinerie, l’entrave continuelle – serait-elle un pôle refusé du moi masculin (trois ­récits de Tolstoï sont écrits au ­féminin)? Cet enfer de la vie conjugale serait-il l’exutoire d’un enfer intérieur? Et ce duo passionné des deux instruments dans la ­Sonate pour piano et violon No 9 en la majeur Op. 47 «A Kreutzer» de Beethoven que l’écrivain écoute, exécutée par Liassotta accompagné par son fils aîné Lev Lvovitch, dans sa propre maison de la rue Khamovniki à Moscou, est-il l’inspirateur du duel à mort de ­Pozdnychev et de sa femme qu’il va tuer? Ou bien ce duo-duel en est-il le simple reflet? C’est que l’art, ici, modèle la vie.

La Sonate à Kreutzer a creusé le fossé entre Sofia et Léon Tolstoï. La sonate est devenue «vraie», non pas que Tolstoï ait tué son épouse, comme Pozdnychev, mais parce que le déferlement d’incompréhension s’est nourri de cette fiction, a été redoublé par La Sonate. Et quand la comtesse, qui savait fort bien écrire, jouer du piano, peindre, décide d’écrire son anti-Sonate, A qui la faute?, elle répond d’une façon assez convenue, mais où perce le tragique de cette incompréhension.

Et plus encore dans le second roman contre La Sonate, Romance sans parole s, resté inédit jusqu’à récemment, et qui reflète son amitié amoureuse pour Taneïev. Et que dire Lev Lvovitch, le fils aîné, le musicien, celui qui jouait la Sonate N° 9 ce soir-là à la rue Khamovniki, la partie du piano, et qui rédige également son anti-Sonate, intitulée Le Prélude de ­Chopin, également inédit jusqu’à ce jour? Il y traite plus brutalement que sa mère du problème sexuel. A son père qui prône à présent la chasteté absolue, qui s’était rangé sous la bannière des castrats sacrés – lesquels préconisaient la fin du sexe, au nom de l’Evangile –, le fils répond qu’il faut au contraire que l’homme se marie tout jeune, que les jeunes couples découvrent ensemble leur sexualité, s’y épanouissent, et qu’ainsi on sortira du cercle vicieux dénoncé par son père de l’inégalité des deux sexes devant le sexe, avec les maisons closes, les lupanars bourgeois, les défloraisons brutales de jeunes mariées – tout ce que son père avait confessé dans son Journal, qu’il avait donné à lire à sa fiancée, interdite de découvrir le vice masculin chez son fiancé.

Lorsque Pozdnychev enfonce le couteau dans les côtes de sa femme, il est, dit-il, à chaque seconde, hyperconscient. «Le poignard allait entrer, et je savais que je faisais une chose horrible.» Cette confession chuchotée dans le bruit et la nuit d’un train, c’est celle du moi assassin que recèle tout mâle, c’est la compulsion vers Thanatos que recèle Eros. «Nounou, il m’a tuée!» s’écrit l’épouse, avec un «e» à la fin du mot, car, selon Tolstoï, c’est bien le Masculin qui tue le Féminin. Parce que le Féminin le réduit à sa disparition.

Soirée Léon Tolstoï La «Sonate à Kreutzer pour violon et piano» de Beethoven sera interprétée par Sergey Ostrovski, premier violon de l’OSR, et Roman Lopatinski. Projection du film «La Sonate à Kreutzer» (URSS, 1987), de Mikhaïl Schweitzer et Sofia Milkina. Soirée organisée par le Cercle russe, le quotidien électronique « Nasha Gazeta» (www.nashagazeta.ch) et la Fondation Neva. Vendredi 26 novembre 2010 à 19h, Uni Dufour, Genève.

Cet enfer de la vie conjugale serait-il, pour Léon Tolstoï, l’exutoire d’un enfer intérieur?

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