Ils sont innombrables les Atlantides enfouis dans l’histoire du cinéma: chefs-d’œuvre mutilés par leurs producteurs ou par les censeurs, films dissous avant que les cinémathèques aient le temps de les arracher à leurs supports trop fragiles, etc. Et puis, aux tréfonds des fantasmes cinéphiles, gît une minorité particulière: les ouvrages dont le tournage fut interrompu, mais qui, n’ayant même jamais existé concrètement, continuent d’exciter les imaginations.

C’est qu’ils sont peu nombreux ces films inachevés vraiment regrettés. Une trentaine peut-être et, pour beaucoup, du seul fait d’Orson Welles, maudit entre les maudits qui se perdit dans les dédales de son propre génie. C’est d’ailleurs là la raison principale des tournages interrompus: la folie créatrice. En 1998, Stanley Kubrick avait décrit comment ce syndrome menace particulièrement les artistes qui s’adonnent au cinéma: «Quiconque a eu le privilège de réaliser un film est conscient que cette activité équivaut à ambitionner d’écrire Guerre et Paix dans une auto-tamponneuse de parc d’attractions.»

Parfois donc, le conducteur part dans les décors. Et c’est sur les traces de l’un de ces malheureux que le Français Serge Bromberg s’est lancé: Henri-Georges Clouzot, auteur qui rendit l’angoisse palpable, entre 1942 et 1968, avec des classiques comme L’assassin habite au 21, Quai des Orfèvres, Le Corbeau ou encore Le Salaire de la peur. Date de l’accident: 1964. Décor: L’Enfer, chronique d’une jalousie maladive, dont la création fut interrompue après des mois de préparation, deux semaines de tournage infernal et 185 boîtes de bobines imprimées, mises aujourd’hui à disposition par la veuve du cinéaste, Inès Clouzot. Bromberg, formidable archéologue de films rares qu’il ressuscite grâce à sa société Lobster, en a tiré un documentaire et un livre*. Deux merveilles desquelles émergent enfin l’Atlantide de Clouzot, ainsi que les causes de son naufrage.

La genèse

1962. Henri-Georges Clouzot n’a plus rien tourné depuis La Vérité, deux ans plus tôt. Et il est doublement affecté. Comme homme d’abord, il sort d’une dépression suite au décès de son épouse, l’actrice et scénariste Véra Clouzot, qui, le 15 décembre 1960, a succombé à une crise cardiaque dans leur salle de bains, exactement comme le personnage qu’elle incarnait dans Les Diaboliques. Comme cinéaste ensuite, Clouzot voit son statut débordé par la vigueur de la Nouvelle Vague menée par ce jeune François Truffaut qui, autrefois critique, ne l’avait pas épargné: «Clouzot a fait Kafka dans sa culotte», avait-il écrit à propos des Espions, en 1957.

Piqué dans son orgueil, Clouzot prend le contre-pied de la Nouvelle Vague. Il repense le cinéma en termes plus graphiques que narratifs. Le tournage du Mystère Picasso en 1956, la compagnie du grand Pablo surtout l’ont profondément marqué: c’est du côté de l’art pictural qu’il va creuser.

Il rédige donc un scénario minimal: l’histoire d’une démence, celle de Marcel, aubergiste du Cantal, peu à peu persuadé qu’Odette, sa femme adorée, le trompe avec à peu près tout le monde. Clouzot cherche en fait une nouvelle forme de langage à partir d’un concept de départ très basique: la «réalité» apparaîtra en noir et blanc, et les crises de jalousie en couleur.

Les préparatifs

Ce ne seront pas simplement des couleurs. Clouzot souhaite que le film qu’il vient d’écrire pour Romy Schneider et Serge Reggiani soit une application cinématographique de l’art cinétique dont la figure majeure en 1963 est Victor Vasarely. Clouzot s’intéresse aussi à l’Héliophore de Louis Dufay, système de lampes qui s’allument l’une après l’autre autour d’une sculpture irisée et procurent le sentiment de lui donner vie. Clouzot collabore avec Jean-Pierre Yvaral, le fils de Vasarely, fait développer un Cinhéliophore et effectue des essais pour développer une grammaire visuelle inédite.

Dès février 1964, il filme. D’abord, une dizaine de jours, l’exposition Formes nouvelles au Musée des arts décoratifs de Paris où Vasarely et Yvaral sont à l’honneur. Ensuite, des acteurs dont le visage, irisé artificiellement, est éclairé par des lumières mouvantes. Les édiles du studio hollywoodien Columbia, qui admirent Clouzot (il est pour eux le Hitchcock français), voient ces images et décident, comme l’année précédente pour Docteur Folamour de Kubrick, d’accorder à L’Enfer un «budget illimité»!

C’est le début de la fin. Clouzot, réputé pointilleux et tyrannique, n’a plus de frein. Il engage trois équipes techniques au lieu d’une et s’enferme dans les studios de Boulogne pour tester, inlassablement, un rapport nouveau du cinéma avec la lumière. Yvaral et Joël Stein supervisent ces effets visuels. Durant des jours et des jours, sans relâche, les acteurs se soumettent à des essais auxquels ils ne comprennent rien: yeux, bouches filmés sous tous les angles, effets de miroir, déformations optiques, diffractions… Romy Schneider, qui a alors 25 ans et voit le projet comme l’aubaine qui lui permettra d’échapper à l’image de Sissy, est sans doute la seule à sourire encore lorsque l’équipe se déplace en Auvergne début juillet pour le tournage proprement dit.

Le tournage

Budget illimité! Clouzot ne se fait donc pas prier: il réécrit le script chaque jour et, dans le même temps, perdant un temps fou pour chaque détail, ne dirige pas le tiers de ses effectifs. Selon les témoins réunis par Bromberg et malgré la beauté fulgurante des images qui revivent aujourd’hui, il est probable que le cinéaste ne savait, en fait, plus du tout où il allait.

Et son rapport avec les comédiens, d’ordinaire tendu, est immédiatement glacial: tandis que Romy, marquée par sa récente séparation d’avec Alain Delon, perd patience, Serge Reggiani, lui, a la ferme intention de tenir tête au réalisateur: il a suffisamment souffert de son autoritarisme en 1949, sur le film à sketches Retour à la vie, pour que ça se reproduise encore.

Mais que peut Reggiani? «Budget illimité!» Avant la fin de la première semaine, l’acteur n’a pour seule échappatoire que celle de tomber malade. Et Jean-Louis Trintignant, appelé à la rescousse, n’y peut rien: Clouzot, ouvrant un front supplémentaire, alors qu’il était déjà débordé de toute part, pour tenter de raccrocher ce remplaçant à son auto-tamponneuse, finit par faire une crise cardiaque dont il ne se remettra jamais vraiment. Jusqu’à sa mort en janvier 1977, il n’aura plus signé qu’un seul film, La Prisonnière, qui reprend ses recherches visuelles. En miniature. Elles ne sont pas grand-chose, en effet, face à L’Enfer, cet Atlantide en cendres d’où Serge Bromberg a réussi à retirer et attiser des braises d’une incandescence incomparable.

* Le film: « L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot», documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea (France 2009).1h42. Dans les cinémas depuis mercredi.

Le livre: « Romy dans l’enfer», par Serge Bromberg, Albin Michel – Lobster, 2009.