Elle, comme une apparition. Dominique Reymond est encore hors jeu, dans le lointain, et on n'aime qu'elle, déjà. Devant elle, au seuil de ce Pélican de Strindberg mémorable, une table de cuisine style cantine de l'école, un pan de mur flanqué d'un escalier de bois, un poêle ouvragé délicatement, et aussi une méridienne lie-de-vin, le tout disséminé dans un désordre apparent sur le vaste plateau de la Salle de répétition du Théâtre de Vidy. Dominique Reymond avance vers nous à présent, manteau violet sur corps flexible, indolence d'insolente, enfantine quand elle chique, garce, on le devine.

Elle incarne la mère mauvaise dans cette pièce étouffe-chrétien, nœud à elle toute seule d'un drame qui préfigure les grands films de Bergman et de Claude Chabrol. Le Suisse Gian Manuel Rau signe la mise en scène. Il trouve le souffle du texte, lui donne de l'amplitude et comme une nouvelle vie.

Monter Le Pélican, c'est se heurter à un bataillon de fantômes. August Strindberg d'abord. Lorsque la pièce est créée à Stockholm en 1907, l'écrivain a 56 ans, des dizaines de drames à son actif et trois mariages calamiteux en guise de boulet. Il a vécu l'enfer de la détresse psychique, il s'est cru persécuté, il s'est vu mourir, il a voulu en finir, il a surnagé, alignant des milliers de pages, autant de cris répandus en récits. Autre fantôme, le naturalisme à la petite semaine teinté de surnaturel qui a souvent figé les pièces de chambre de Strindberg.

Ces toiles d'araignée, Gian Manuel Rau les balaie en jeune homme soucieux d'aller à l'essentiel. Il bouleverse ainsi le décorum traditionnel. Sur le plateau, le salon bourgeois est disloqué: des meubles prolétaires et patriciens se disputent l'espace, chaos qui suggère la faillite mentale et sociale de la famille. L'arrière-fond sonore, lui, mêle déglutis d'évier, piano obsessionnel, borborygmes de fond de cabinet. Tout cela ne fait pas une ambiance, mais un bruissement d'âme, le refoulé tel qu'il remonte à la surface, fétide à force d'avoir été réprimé.

Dominique Reymond, alors, incarne Elise, la mère. Elle est là, à présent, au premier plan, devant la servante (Caroline Torlois). Son mari vient de mourir. Son fils (Bruno Subrini) la hait. Il lui reproche d'avoir confisqué l'argent du ménage. Sa fille Gerda (Sasha Rau), elle, revient d'un voyage de noces brutalement abrégé. Elle a épousé Axel (Roland Vouilloz), une brute vénale qui couche avec sa belle-mère Elise. Bref, c'est l'enfer. Et la guerre qui éclate. Le fils retrouve dans le poêle une lettre du père qui accuse son épouse d'infidélité et de détournement de fonds. Il alerte sa sœur, chair de poule sous robe rose: «Je le savais déjà, mais je ne voulais pas le savoir», dit-elle.

Criminelle, la mère? Pas si simple. Strindberg ne la condamne pas totalement. Comme sa fille Gerda, elle est somnambule. C'est dans le texte. Elle blesse et oublie ses forfaits, elle est blessée et veut oublier les offenses qui l'ont saccagée. Elle grelotte et fait comme si elle avait chaud. Ouvrir les yeux, c'est se confronter aux cendres de sa vie: un mari qui ne l'a pas comprise, des enfants qu'elle n'a pas su aimer, un amant obsédé par le magot familial.

Tout ça, Strindberg le souffle et Dominique Reymond le réalise. Elle est la violence même quand elle colle son fils contre la méridienne et lui souffle au visage: «Où est l'argent?» Elle est impériale quand elle lâche, juchée sur l'escalier, manteau crème ouvert sur des jambes à se damner: «La bouillie est servie.» Elle émeut quand l'ovale doux de son visage se détraque, comme si ses nerfs conspiraient contre elle. Elle sidère quand à la fin elle fait ses adieux à ses enfants, victimes devenus bourreaux, radieuse comme si elle se rendait au bal, alors qu'elle s'apprête à se jeter par la fenêtre. Dominique Reymond joue sur le rebord de sa jeunesse. Et Strindberg en est que plus vertigineux.

Le Pélican, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu'au 28 janvier (Loc. 022/619 45 45). 1h30.