La bonne façon de mourir, écrit Tolstoï en 1859, est celle de l’arbre: «Il ne ment pas, ne fait pas de façons, ne prend pas peur, ne se plaint pas.» Il y a cent ans, les Russes portaient le deuil de l’écrivain Léon Tolstoï, mort après des jours d’errance le 20 novembre 1910. Fuyant son épouse et le domaine de Iasnaïa Poliana, au sud de Moscou, où il était né en 1828, Léon Tolstoï, 82 ans, avait erré d’un monastère à l’autre avant de tomber malade et de mourir à la petite gare d’Astapovo, à des centaines de kilomètres de là.

L’auteur de Guerre et Paix et d’Anna Karénine avait une renommée immense de son vivant. «Nous avons deux tsars, Nicolas II et Léon Tolstoï», disait son contemporain Alexeï Souvorine en 1901. Mais les idées qu’il défendit durant la seconde partie de sa vie, marquée par l’ascétisme et la non-violence, n’étaient pas en phase avec l’époque, et ne le sont pas davantage aujourd’hui. L’écrivain avait rejeté nombre de dogmes de l’Eglise, et il fut enterré hors du rite religieux à Iasnaïa Poliana, où aucune croix n’orne toujours sa tombe.

«Une grande lumière, la plus grande de notre temps vient de s’éteindre», s’émeut le Journal de Genève au lendemain de cette disparition, dans un long hommage signé G. W., le 21 novembre 2010, escorté d’un extrait d’Anna Karénine, intitulé «Les Faucheurs». Le même jour, la Gazette de Lausanne publie aussi un texte de Ch. Burnier, précisant qu’elle l’avait commandé «il y a une dizaine d’années, alors que le comte Tolstoï était gravement malade et qu’on attendait sa mort imminente»! C’est ce qu’on appelle, dans le jargon journalistique, un article du «frigo».

Demain dans le Samedi Culturel, Georges Nivat, universitaire français, historien des idées et slavisant, traducteur spécialiste du monde russe et professeur honoraire à l’Université de Genève depuis octobre 2000, racontera «l’enfer des Tolstoï», ou quand la comtesse répondait par la plume à son mari en proie à la haine du féminin.