Jura

L'énigme du Courbet jurassien

Une toile inconnue du célèbre peintre français a été léguée au canton du Jura l’an dernier. Des mois d’enquête ont été nécessaires pour percer les secrets de cette toile. Mais certains mystères demeurent

Un tableau tombé du ciel. L’expression est à peine exagérée, même si c’est par la poste qu’est d’abord arrivée la nouvelle, en automne dernier. Par une simple lettre à destination de l’Office de la culture du canton du Jura, l’informant qu’Hugo Saemann, citoyen originaire de Delémont et décédé un an plus tôt à Zurich, léguait au canton son Paysage du Jura. Une huile sur toile verdoyante signée du pinceau d’un certain… Gustave Courbet. Christine Salvadé, cheffe de l’Office de la culture, n’en revient pas. «Un Courbet dans le canton, c’est bien la première fois!»

Mais à la surprise exaltée succède l’incompréhension. Car le Paysage du Jura en question est un tableau fantôme, qui n’apparaît pas dans le catalogue raisonné de l’artiste ni dans aucune de ses monographies. L’œuvre semble n’avoir jamais été répertoriée ni même exposée. «C’est un fait rare dans l’historiographie d’un peintre», souligne Niklaus Manuel Güdel, historien de l’art habitant la région. C’est à lui que le canton confie la mission de tirer cette affaire au clair, afin de déterminer au plus vite si le legs peut être accepté ou non. Débute alors une longue et palpitante enquête de près d’une année.

Cette oeuvre est-elle authentique?

Niklaus Güdel commence par contacter tous les spécialistes de son carnet d’adresses, mais aucun ne parvient à l’éclairer sur le mystérieux tableau. Qui, commence-t-il à craindre, pourrait bien être un faux.

L’homme de la situation s’appelle Klaus Herding, expert allemand de l’œuvre courbetienne connu pour avoir examiné près de 80 tableaux du peintre. Mais pour se prononcer sur la toile jurassienne, il doit l’avoir sous les yeux. Alors un matin de janvier, Niklaus Güdel prend la route pour Francfort, un grand paquet dans son coffre. «C’était tôt, il faisait encore nuit et il pleuvait… La scène avait un petit côté film d’espionnage.»

Une fois la toile entre ses mains, Klaus Herding est surpris par son intensité. «C’est une peinture extrêmement vivante. On compte au moins neuf nuances de vert qui, à elles seules, témoignent d’une nature émouvante et impulsive.»

Après le frisson, l’analyse stylistique. Reconnaît-on la patte de Courbet? La signature lui semble authentique et Klaus Herding retrouve les couleurs terreuses chères à l’artiste. Au premier plan, une parcelle de chemin, visiblement fignolée à la hâte, interpelle l’expert. Rien de déroutant pour Klaus Herding qui estime que Courbet, endetté jusqu’au cou à la fin de sa vie, aurait pu se dépêcher de terminer la toile dans le but de la vendre.

Après quelques heures d’inspection, les conclusions de Klaus Herding sont sans équivoque: il s’agit bien d’un Courbet, vraisemblablement ébauché en 1864 et achevé huit ans plus tard.

Cette toile est-elle spoliée?

Le tableau est authentique, oui, mais qu’en est-il de sa provenance? Entre quelles mains est-il passé? Cette considération est moins anecdotique qu’il n’y paraît à l’heure où les œuvres spoliées défraient régulièrement la chronique, entre l’affaire Gurlitt en 2013 ou la récente décision de La Chaux-de-Fonds de se séparer d’un tableau de John Constable, saisi par le régime de Vichy en 1942.

Ce lieu et cette date ont suffi à tirer toutes les sonnettes d’alarme

«Les mentalités ont évolué. Aujourd’hui, on ne peut plus, ni déontologiquement ni juridiquement, accepter une œuvre sans avoir fait de recherches préalables», souligne Marc-André Renold, directeur du Centre universitaire du droit de l’art de Genève. Pour s’assurer de la légalité de l’acquisition jurassienne, l’avocat spécialisé se plonge dans le passé de la toile. «Ces tableaux sans historique peuvent malheureusement révéler des cas d’abus ou d’objets volés.»

D’autant plus que le parcours du Paysage du Jura soulève quelques inquiétudes. Selon Béatrice Saemann, la belle-sœur du défunt, le tableau aurait été offert à Hugo Saemann par son employeur alors qu’il travaillait encore en Allemagne, en 1939. «Ce lieu et cette date ont suffi à tirer toutes les sonnettes d’alarme: j’ai su qu’il nous faudrait creuser.»

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Marc-André Renold et son équipe plongent dans les bases de données d’art spolié par les nazis mais le Courbet n’y figure pas. Une analyse infrarouge du tableau, effectuée en mai, révèle quant à elle les traces de couteau à peindre caractéristiques de l’artiste, encore gravées sous le vernis, mais aucune étiquette attestant d’un quelconque lieu de passage. «La famille a fait rentoiler le tableau dans les années 80. Les potentiels tampons de douane ont donc disparu avec le châssis d’origine», détaille Niklaus Güdel, qui poursuit lui aussi frénétiquement l’investigation. «Je n’en dormais plus la nuit», confie-t-il. L’historien consacre ses vacances de Noël à examiner les différents scénarios possibles, dont l’hypothèse du tableau offert en cadeau par la fonderie jurassienne Von Roll à Hugo Saemann alors que celui-ci en devient le directeur.

Les Jurassiens se sont approprié ce tableau! Les gens sont partis sur place, nous ont signalé des points sur Google Maps

Christine Salvadé, cheffe de l'Office de la culture

Après plusieurs mois de recherche fastidieuse, et bien que l’itinéraire de la toile reste flou, les avocats écartent définitivement la piste d’un passé frauduleux. «Si un jour quelqu’un sort du bois et réclame ce tableau, le Canton pourra affirmer qu’il a acquis la toile en toute bonne foi», souligne Marc-André Renold.

Avec cet ultime feu vert, le legs est accepté en août dernier. Paysage du Jura, pièce estimée à 300 000 francs, rejoint donc la collection permanente du Musée jurassien d’art et d’histoire où elle sera exposée dès la fin de l’année. «Cette œuvre est un magnifique cadeau pour la région, se réjouit Christine Salvadé. C’est aussi l’occasion de prouver que notre petit canton sait se montrer exemplaire dans la manière de mener une recherche.»

Où Gourbet a-t-il posé son chevalet? 

Reste une question qui passionne le public: si le titre de la toile mentionne un panorama jurassien, dans quel coin de nature le célèbre peintre a-t-il posé son chevalet?

«Les paysages de Courbet sont généralement des représentations objectives de lieux spécifiques, note Marco Jalla, assistant en histoire de l’art à l’Université de Genève et spécialiste en géographie artistique. En Suisse, Courbet a peint des sites appréciés des touristes et des acheteurs helvétiques de l’époque: le château de Chillon ou encore la Grotte des Géants, près de Saillon, très visitée au XIXe siècle.»

Fin août, sur sa page Facebook, Christine Salvadé a mis au défi les internautes de retrouver l’emplacement exact du petit pont de pierre. Depuis, les spéculations vont bon train: entre Vermes et Envelier? A la Roche Saint-Jean? A Ornans, commune du Jura français qui a vu naître Courbet? «Les gens sont partis sur place, certains nous ont même signalé des points sur Google Maps, sourit Christine Salvadé. Les Jurassiens se sont réellement approprié ce tableau!»

Suggérée par un retraité de Delémont, l’hypothèse des Gorges du Pichoux, en Haute-Sorne, apparaît comme la plus plausible. Mais Niklaus Güdel est sceptique. «Le tracé du cours d’eau ne correspond pas. Et nous n’avons aucune preuve que Courbet se soit aventuré aussi loin.» L’historien explore aujourd’hui une nouvelle «piste sérieuse».

Au plus fin limier, Christine Salvadé a promis une bouteille de Damassine à l’occasion de la fête de la Saint-Martin, le 11 novembre. D’ici là, tous les paris et les yeux restent grands ouverts.

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