Inessa Armand aime ce lait fermenté, dans lequel elle mélange un peu de confiture de mûres. Elle a poussé le bol sur le côté pour relire la lettre qu’elle vient d’écrire à ses enfants. «… J’avais commencé cette lettre à Lovran, mais j’étais tellement inquiète que j’ai décidé de ne pas l’envoyer à ce moment-là, de crainte de vous transmettre mon angoisse. Je vais sans doute aller m’établir à Berne. Il fait très beau aux Avants aujourd’hui. La neige vient de tomber sur les Rochers-de-Naye et le col de Jaman, et quand le soleil s’est couché, tout était rose. Je vous embrasse très fort, mes amours.»

Elle a déjà fait des démarches pour trouver un logement à Berne. Depuis qu’elle a appris qu’Ilitch, Nadia Kroupskaïa, sa femme, et les Zinoviev sont arrivés de Pologne à Zurich, elle sent en elle cette fébrilité rêveuse qui vous prend avant un voyage.

Pour Inessa, comme pour Lénine qui l’a dit d’emblée, il allait de soi qu’elle devait être à Berne aussi. La guerre changeait tout, s’enflammait-il. Ce délire patriotique absurde qui s’était emparé de l’Europe à l’été 14 ne résisterait pas longtemps aux fleuves de sang qu’allaient répandre les canons; les peuples seraient les acteurs de grands bouleversements, et il fallait se préparer à mener ce combat ensemble. Inessa l’approuvait bien sûr, et en même temps, elle pressentait, dans cette mobilisation, une promesse: la possibilité qu’ils reprennent leur vie à trois, cette relation si harmonieuse qu’ils avaient développée l’année d’avant, après Paris, en Galicie, à Poronine.

Mais cette sorte d’idylle dans le travail et dans la nature avait pris fin un mois avant Noël. Qu’avait-elle dit? Qu’avait-elle fait ou montré? Ilitch, soudain, s’était fermé; il était distant quand elle était enjouée, affairé quand elle le sollicitait. Elle lui avait demandé pourquoi son attitude avait changé, mais il avait éludé. Le lendemain, alors qu’ils étaient seuls dans la maison, Lénine lui avait rappelé leur convention de Paris: elle était une camarade qu’il estimait, mais rien de plus. Il souhaitait qu’elle trouve une chambre dans une autre maison de Poronine.

C’était comme s’il l’avait giflée. Elle était d’abord restée sans voix, abasourdie par ce qui ressemblait à une rupture sans raison. Après deux jours de silence pesant, Inessa avait décidé de quitter Poronine, et elle était rentrée à Paris.

Une longue lettre

A peine installée dans la pension Mazanov, près du parc Montsouris, elle avait entrepris de lui écrire une longue lettre qu’elle n’avait pas postée, de peur que Nina ne l’ouvre la première.

«Quand je suis arrivé sur le boulevard Saint-Michel puis à la porte d’Orléans, les souvenirs surgissaient de tous les coins de rue. J’étais si triste que c’en était angoissant. Les passions, les sentiments, les pensées revenaient à ma mémoire, et la certitude qu’ils étaient perdus à jamais me désolait… Toi et moi sommes séparés mon très cher, et c’est si souffrant. Tu ne reviendras pas! Je le sais!… Mais même ici, je pourrais me passer de tes baisers, si je pouvais te voir.»

Et en janvier, il était arrivé! Il avait sauté dans le train à Bruxelles, où il participait à une réunion. Il était resté une semaine à la pension Mazanov, et il l’avait entraînée dans un tourbillon de rencontres et de réunions pour ressouder les bolcheviques de Paris. Elle était son petit soldat, il la présentait comme le lieutenant en qui il avait totalement confiance.

Après le retour de Lénine à Poronine, elle avait entrepris des démarches pour revoir ses enfants. Au printemps, un plan était échafaudé: Alexandre, son mari et camarade pour toujours, irait rejoindre Inessa pour des vacances au bord de l’Adriatique, avec les enfants. Ils avaient trouvé une maison à Lovran, sur la côte dalmate, pas loin de Trieste. L’été commençait.

Lénine, lui, n’était pas en vacances. Il continuait à la bombarder de missives brèves, souvent en style télégraphique, et à moitié codé. Fin juin, Inessa avait reçu cette lettre de Poronine qui l’avait d’abord fait rire d’incrédulité: il la chargeait d’aller à Bruxelles pour le représenter à une réunion convoquée par le bureau de l’Internationale socialiste, qui cherchait à réunifier bolcheviques et mencheviques, et les autres fractions querelleuses de la social-démocratie russe. Etait-ce bien sérieux? Les journaux italiens qu’elle lisait ne parlaient que des conséquences possibles de l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, et les petites chapelles des révolutionnaires russes passaient leur temps à s’étriper! Inessa avait répondu qu’elle ne pouvait pas faire ce qu’il lui demandait: c’était hors de sa compétence, et elle ne voulait pas interrompre ses vacances avec les enfants. Mais comme elle le prévoyait, il avait insisté, envoyant plusieurs fois par jour des télégrammes impérieux ou suppliants. Inessa, naturellement, avait fini par céder.

La seule femme

Le 15 juillet, elle était à Bruxelles. La réunion s’était ouverte le lendemain à la Maison du Peuple. Elle ne connaissait pas la moitié des délégués et, à part Rosa Luxemburg, elle était la seule femme.

Elle s’était mise à lire, un peu intimidée, le texte de Lénine. Les interruptions qu’elle attendait étaient survenues quand elle était arrivée aux conclusions. «Monstrueux!» «Impudent!» «Insultant!» Car après avoir cherché à démontrer, par une avalanche de chiffres, que les bolcheviques, en Russie, étaient plus puissants que tous les autres groupes, le texte de Lénine posait quatorze conditions pour accepter la réunification de la social-démocratie. Les mencheviques devaient être condamnés; leurs journaux en concurrence avec la presse bolchevique devaient être fermés; les députés à la Douma devaient tous se soumettre au groupe bolchevique, et ainsi de suite jusqu’au quatorzième point.

Tout le monde, dans la salle de la Maison du Peuple, avait compris que Lénine avait envoyé à Bruxelles une porte-parole obéissante, non pas pour rechercher un compromis avec les autres groupes, mais pour leur demander une soumission inacceptable.

«Le commencement de la révolution»

Inessa ne s’était pas attardée à Bruxelles. De retour à Lovran, elle était restée seule avec les enfants, et la jeune Croate qu’elle avait engagée pour tenir la maison. Le 29 juillet, apprenant que l’Autriche avait déclaré la veille la guerre à la Serbie, elle avait couru au bureau de poste pour envoyer un télégramme à Poronine. Dans la réponse qu’elle avait reçue peu après, Lénine concluait ses conseils par cette exclamation qui l’avait laissée dubitative: «Saluons le commencement de la révolution en Russie!»

Le lendemain, elle était dans le train pour Milan. Sacha, dont on venait de fêter le vingtième anniversaire, prenait très au sérieux la nouvelle fonction de chef de famille que sa mère lui avait confiée. Elle les avait réunis pour leur exposer son plan. Tout pouvait arriver désormais. Russes, ils ne devaient pas rester dans un territoire autrichien où ils seraient bientôt considérés comme des ennemis. Ils iraient par le train jusqu’à Milan, puis à Gênes. Là, ils monteraient dans un bateau pour un long voyage, tout autour de l’Europe, jusqu’à Arkhangelsk, où leur père viendrait les chercher. Mais elle ne pourrait pas les accompagner: la police du tsar l’aurait arrêtée à l’arrivée.

Inessa avait décidé, comme les autres, d’aller chercher refuge en Suisse, le temps de voir comment tournerait cette guerre, si elle éclatait vraiment. Et elle avait choisi de revenir dans la région de Montreux, là où elle avait accouché, en 1903, après leur fugue amoureuse, de l’enfant de Volodia, le frère d’Alexandre.

***

Elle est arrivée à Berne par le train un jour après Lénine et Nadia. Radek et les amis avaient trouvé des chambres dans la partie ouest de la ville, pas trop loin du centre. Ilitch et Nadia étaient installés, avec la mère de Kroupskaïa, dans une des petites maisons mitoyennes d’une rue tranquille, le Distelweg. Elle s’y est rendue, et Nadia, qui ne l’avait pas revue depuis dix mois, lui a fait fête, comme si Poronine était oublié. Inessa a appris que sa chambre était toute proche, dans une rue voisine, le Drosselweg. Elle n’a rien dit mais elle s’est demandé qui en avait décidé ainsi. Les Zinoviev étaient également dans le quartier.

Il y avait à Berne une quinzaine de bolcheviques et de sympathisants, et Lénine a voulu les réunir sans tarder. Mais où? Ils ignoraient encore tout de la ville. Le lendemain, ils sont partis, comme pour une promenade, vers le parc de Bremgarten juste à côté, et le premier conseil de guerre bolchevique s’est tenu sous les arbres. Ilitch a parlé le premier, fustigeant les socialistes qui, d’un pays à l’autre, versaient dans le patriotisme chauvin et votaient déjà sans sourciller de nouveaux crédits militaires. Il fallait combattre sans merci cette tendance, et d’abord dans la social-démocratie russe. En début de soirée, ils ont adopté à main levée une résolution.

***

Cet automne de guerre est particulièrement doux, et ils profitent des beaux jours pour aller marcher dans le parc. Ils ont découvert une petite colline sur laquelle ils aiment à s’arrêter. Ilitch emporte dans une sacoche un manuscrit ou des notes pour un article. Nadia a toujours avec elle son manuel d’italien. Inessa se joint souvent à eux, avec une traduction à terminer ou une jupe à repriser.

Et soudain, elle a disparu, sans que Nadia puisse s’expliquer véritablement la raison de son départ. Inessa avait pris une chambre dans un petit hôtel de Sörenberg, au pied du Rothorn, en disant que ses poumons souffraient encore de ses longues détentions dans le grand nord. L’altitude lui ferait du bien.

Dix jours plus tard, Lénine a reçu une lettre. Elle lui disait à nouveau «vous», comme il le lui avait demandé. Il avait décidé de mettre fin, dans leur correspondance, au tutoiement qu’ils pratiquaient depuis Paris, et il avait aussi exigé qu’elle lui rende les lettres qu’il lui avait adressées durant cette période.

Des questions sur l'amour

L’envoi de Sörenberg contenait le plan d’un petit essai sur la famille qu’elle avait l’intention d’écrire, et dont elle lui soumettait le projet. Elle expliquait que l’idée lui en était venue après des discussions qu’elle avait eues à Lovran avec Inna. Sa fille lui posait des questions sur l’amour, et son embarras à répondre parfois l’avait convaincue d’approfondir sa réflexion. «Seriez-vous assez aimable de prendre le temps de me dire ce que vous en pensez et de me faire part de vos réflexions?»

Lénine est demeuré longtemps en contemplation incrédule devant la lettre et le projet qu’elle lui soumettait. Il a laissé passer un jour, puis, sans en parler à Nadia, il a rédigé la réponse qu’Inessa demandait.

«Chère amie,

Je vous conseille fermement de reprendre le plan de votre essai pour l’exposer avec plus de détails. Sans cela, trop de choses ne sont pas claires.

Mais je peux d’emblée vous donner un conseil: vous devriez abandonner complètement votre développement sur l’amour libre – ce que vous appelez «la demande (de la part des femmes) de liberté en amour». Ce n’est pas réellement une attente prolétarienne, mais plutôt une pratique bourgeoise.

Finalement, que voulez-vous dire par cette phrase? Quel sens est-ce que cela peut avoir?

1 La libération des considérations financières dans les affaires d’amour?

2 La libération des soucis matériels?

3 Des préjugés religieux?

4 Des interdits parentaux, etc.?

5 Des préjugés sociaux?

6 Des circonstances particulières de l’environnement (paysan ou petit bourgeois ou intellectuel bourgeois)?

7 Des restrictions de la loi, de la justice et de la police?

8 Du sérieux en amour?

9 De l’accouchement?

10 Liberté de l’adultère, etc.?

J’ai fait la liste de beaucoup de possibilités (mais par de toutes, naturellement).

Le public, les lecteurs de l’essai, vont inévitablement comprendre que l’amour libre correspond aux points 8 à 10, même si ce n’était pas votre intention.

Dans la société contemporaine, l’élite la plus bavarde et la plus bruyante interprète l’amour libre selon les points 8 à 10, et pour cette raison même il s’agit d’une revendication bourgeoise et pas prolétarienne.

Pour le prolétariat, les points 1 et 2 sont les plus importants, et ensuite les points 1 à 7, et il ne s’agit alors pas d’amour libre à proprement parler.

L’important n’est pas ce que vous voulez dire, subjectivement, par ces termes. Ce qui importe, c’est la logique objective des relations de classes dans les histoires d’amour.

Je vous serre amicalement la main. V. I.»

Après avoir lu cet exposé en dix points, Inessa s’est demandé s’il fallait rire ou pleurer de tant de pédanterie froide et de raideur impersonnelle. Ne comprenait-il pas? Elle avait l’impression de lire dans la lettre d’Ilitch la suite du texte cassant qu’elle avait dû réciter à Bruxelles, avec ses quatorze conditions posées pour fermer toute discussion. Cette manie de penser en points et en nomenclatures… Avec un peu de colère, elle s’est mise aussitôt à une réponse. Ce n’était pas facile. Elle ne voulait pas que cette discussion, qui lui importait, se perde dans des malentendus et de la mauvaise humeur. Elle espérait parvenir à lui ouvrir l’esprit sur des réflexions qui ne viennent sans doute pas spontanément à un homme. Mais elle n’osait pas lui dire que sa réaction à son projet lui paraissait bien plus bourgeoise que révolutionnaire, et elle a renoncé à le suivre dans son énumération, pour ne pas avoir à l’écrire. Elle s’est contentée de dite qu’il était absurde d’imaginer que l’amour libre, tel qu’elle l’entendait, puisse être interprété comme un encouragement à l’adultère, et comme elle savait qu’en la lisant il penserait à son amour partagé pour Alexandre et Volodia, et à leur propre relation, elle a ajouté, avec un peu de crainte, cette question: «Une passion passagère n’est-elle pas plus poétique et plus pure que des baisers sans amour échangés par habitude entre un mari et sa femme?»

Des baisers sans amour

Cette deuxième lettre envoyée à Berne n’a rien arrangé. Trois jours plus tard, elle a reçu une réponse plus longue que la première, et encore plus fermée. Une liaison passagère, avançait-il, n’est-elle pas par définition sans amour? Autrement dit, Inessa opposait des baisers sans amour à d’autres baisers sans amour: «Etrange!» Il lui faisait juste une petite concession: une passion éphémère peut être pure ou vile. Mais son propos, assénait-il ensuite, s’il pouvait éventuellement être le thème d’un roman, ne convenait pas pour un essai politique sérieux. Et que faisait-elle de l’analyse marxiste, qui aurait dû guider sa réflexion? Elle répétait, dans sa réponse, que la liberté en amour était une revendication de toutes les femmes, sans distinctions de classe, et non pas, comme il le prétendait, une sorte de caprice bourgeois. Mais il n’en démordait pas. «Si vous voulez réfuter mon argumentation, disait-il dans sa réplique, vous devez démontrer que mon interprétation est 1) fausse (et la remplacer par une autre) ou 2) incomplète (et dire ce qu’il manque) ou 3) que le problème ne peut pas être divisé en conceptions prolétarienne et bourgeoise de la question. Or vous ne faites ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième.»

Encore une liste! Elle en avait assez, et elle a renoncé à répondre. Mais cet échange aigre la poursuivait, et le lendemain, elle a entrepris d’écrire une longue lettre à Inna, qui après tout était au départ de sa réflexion et qui, elle, ne la maltraiterait pas. Elle a commencé par parler à sa fille de Tolstoï et de son obsession de la chasteté, habitée par le péché, qui renvoie au Moyen âge et à la vie monastique. Ce penchant pour l’ascétisme révélait une conception primitive de l’amour. D’un autre côté, les Grecs, eux, vénéraient la beauté, glorifiaient les corps, célébraient la femme pour sa grâce, ses danses, son chant, mais sans la regarder comme une égale, car dans le couple elle était une esclave et n’existait pas pour elle-même. Ces deux visions de l’amour, disait Inessa, sont primitives, et beaucoup d’hommes aujourd’hui encore se comportent vis à vis des femmes comme des sauvages. C’est cela qui doit être dépassé.


Une liaison longtemps dissimulée

Elisabeth Inès Pécheux d’Herbenville, fille d’un chanteur d’opéra et d’une comédienne, devenue Inessa Armand après son mariage à Moscou avec un industriel, a eu avec Lénine une liaison longtemps dissimulée. La correspondance désormais accessible, même censurée, lève tous les doutes. Durant les trois premières années de la Première Guerre mondiale, ils étaient tous les deux
en Suisse, ensemble ou séparés.


Ce texte sur le début du séjour de Lénine en Suisse en automne 1914 est adapté d’un chapitre du livre d’Alain Campiotti qui paraîtra à la rentrée aux Editions de l’Aire, La Suisse bolchévique.