Perchée sur les hauteurs de Lens, la Fondation Opale a été habitée ces dernières semaines par la même mission, très terre à terre, que les musées de plaine: rouvrir ses portes en temps et en heure. Secoué par la crise du coronavirus, couplée au décès soudain de sa commissaire d’exposition, le musée valaisan tenait pourtant à vernir sa nouvelle exposition comme prévu, au début de l’été. Avec une seconde mission en tête, celle qu’il s’était donnée à son ouverture, en 2018: montrer que l’œuvre récente des artistes aborigènes d’Australie, plus variée que les fresques pointillistes auxquelles on les réduit souvent, n’est autre que de l’art contemporain à part entière.

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Pour en persuader le grand public, et aiguiser son intérêt aussi, la Fondation Opale a choisi de faire dialoguer des pièces d’artistes aborigènes avec celles d’artistes contemporains du monde entier, certains bien connus – comme Jean Dubuffet ou Tomás Saraceno. En résulte Résonances, un parcours à travers différents continents, cultures, matériaux.

«C’était un peu mon exposition de rêve depuis le début, j’avais en tête l’exemple des Magiciens de la terre de 1989 au Centre Pompidou», précise Bérengère Primat, présidente de la Fondation Opale. Pour la première fois en France, créations contemporaines occidentales et «d’ailleurs» s’étaient vues exposées sur un pied d’égalité – non sans esclandres. L’occasion ne s’est que rarement représentée depuis. «Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est prêts à élargir nos regards.»

Couleur désert

Pour faire écho aux œuvres aborigènes issues de sa collection personnelle (qui en compte 900), des pièces appartenant, plutôt pratique, à sa sœur Garance Primat, collectionneuse elle aussi. Toutes reliées par une même vision, chère aux Aborigènes: nous sommes une seule et même humanité.

«J’ai regardé l’univers, j’ai regardé cet endroit, la terre, les gens et les étoiles, et je me suis dit: on est exactement comme les étoiles. Groupés ensemble, tout près les uns des autres. En fait, on n’est qu’un, comme les étoiles. Nous sommes si nombreux à vivre sur la terre, et la terre, la mer, le ciel, c’est un continuum. C’est une seule et même chose […] Vos étoiles sont les mêmes que les nôtres.» Cette citation de l’artiste aborigène Gulumbu Yunupingu sert de point de départ à la visite et donne la couleur de l’exposition – rouge, noir et ocre, comme le désert australien. En cinq chapitres et 90 œuvres, celle-ci interroge, en filigrane, le rapport de l’être humain à la nature, pour mieux le remettre à sa place. Les mondes animal, végétal, minéral? Tous issus de la même source de vie, de la même terre.

Naturel donc que les reliefs bruts de Récit de terre (1960) de Jean Dubuffet accueillent le visiteur. Après avoir arpenté l’Algérie et le sud de la France en quête de parcelles encore jamais foulées par l’homme, l’artiste présente une surface sablonneuse, encadrée comme un tableau. A côté, comme un jumeau abstrait, une toile de l’artiste aborigène Rover Thomas Joolama qui dépeint, à l’aide de pigments naturels, le monde comme une surface noire et plane, pure et mystérieuse à la fois.

Jeux de miroirs

Le sol qui ancre, rassemble et se confond avec le ciel. Comme l’illustrent trois poteaux de bois creux signés Clifford Possum Tjapaltjarri, décorés de motifs étoilés – en réalité destinés à finir en terre. «Traditionnellement, lorsqu’une personne décède, ses os sont placés dans le poteau, qui deviendra comme un second corps. Il se désintégrera ensuite dans la terre, l’être humain ne faisant plus qu’un avec la nature», explique le conservateur Georges Petitjean. Juste derrière, la série Lumière rouge (2018-2019) de la sculptrice et dessinatrice américaine Kiki Smith, tout en cercles rougeoyants, semble évoquer le feu solaire, ou d’étranges motifs de civilisation alien…

Mettre en regard deux artistes est à la mode (Bacon et Giacometti à la Fondation Beyeler en 2018, Egon Schiele et Basquiat à la Fondation Louis Vuitton cette même année, Rodin et Giacometti à la Fondation Gianadda il y a encore quelques mois). Avec sa scénographie sobre, ponctuée de citations d’artistes, Résonances fait le choix de ne pas trop surligner ces correspondances, laissant le regard les deviner, les fantasmer – la visite guidée est toutefois recommandée pour en apprécier tout le sel.

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Certaines similitudes sautent pourtant aux yeux, dans de surprenants jeux de miroirs: formé par un amas de particules en fonte, le corps d’un homme semble émerger des entrailles de la terre dans l’œuvre du sculpteur anglais Antony Gormley (Sol, 2015). Qui se tient dans l’exacte même position que l’ancêtre primordial de Rêve homme de glace (1991), esquissé par Charlie Tararu Tjungurrayi. Ailleurs, une sorte d’atome géant en feuilles de conduit électrique, par l’Américaine Tara Donovan, semble tout droit sorti du tableau de Betty Muffler, placé derrière lui. Guérisseuse, cette dernière représente, à travers des volutes en noir et blanc, l’eau qui circule sous la surface du désert.

Toiles tissées

D’autres dialogues se lisent entre les lignes. Dans un recoin du premier étage, Freddie Timms propose, sur des toiles XXL, une cartographie vue d’en haut de son territoire, le Kimberley – région du nord de l’Australie, et l’une des plus sauvages du monde. Des surfaces, des symboles pour les chemins et les points d’eau, une terre colonisée mais aussi, en filigrane par touches de couleur, celle des êtres ancestraux.

Non loin, un triptyque cartographie quant à lui… le passage de l’araignée, à travers des véritables toiles mises en scène par Tomás Saraceno, tissées par des insectes dans son atelier berlinois. «Ces œuvres sont différentes mais la manière de percevoir le monde est la même, note Bérengère Primat. L’être humain n’est plus partie prenante, il laisse la nature décider pour lui, en spectateur.» On sera aussi étonné d’apprendre qu’en langue aborigène le mot pour décrire l’énergie créatrice derrière les toiles d’araignée est le même que pour les rayures utilisées par les artistes dans leurs œuvres.

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L’insecte incarne aussi les liens invisibles qui, selon les croyances aborigènes, relieraient tous les êtres. «Nous nous demandons: puis-je percevoir quelqu’un qui est sur une toile qui n’est pas la mienne? Il y a eu des moments dans l’histoire où les humains étaient beaucoup plus reliés aux autres espèces […] L’homme a tendance à oublier qu’il fait partie d’un tout», écrit Saraceno.

Serpent arc-en-ciel

Nous sommes tous connectés, comme nos cultures, si éloignées et pourtant parcourues des mêmes symboles. Le serpent par exemple, associé au péché originel en Occident, prend la forme d’un monstre des bas-fonds sur la toile du plasticien allemand Anselm Kiefer (Die Schlange, 1982-1991). Chez les Aborigènes, le reptile se mue plutôt en Serpent arc-en-ciel, figure mythologique de transmission – qui avalerait les hommes et les recracherait en initiés –, toujours peint en couleurs chatoyantes.

Même si elles restent timides, les rencontres existent. Certains artistes occidentaux ont été marqués par leur rencontre avec l’art aborigène, comme l’Américain Sol LeWitt à la Biennale de Venise – il s’en inspirera certainement pour réaliser ses Coups de pinceau ondulants (1997), joyeux méandres multicolores. Et si, depuis peu, les jeunes artistes aborigènes se considèrent comme tels, et non comme de simples passeurs de tradition, c’est à la suite de contacts avec leurs homologues occidentaux. «Il y a aussi eu des échanges évidents au niveau des matériaux, qui ont par exemple mené à l’utilisation de la peinture synthétique sur toile», précise Georges Petitjean.

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Battement d’ailes

Sur des nappes sonores composées pour l’occasion, où résonne la voix d’un maître australien du didjeridoo, Résonances invite à un voyage libre aux multiples destinations, et aux multiples échos. En décloisonnant les horizons artistiques, Bérengère Primat souhaite aussi prôner une ouverture à la diversité, précieuse en ces temps de tourmente sociale. «Ne pas nous sentir supérieurs à la nature permet de ne pas l’être entre nous, d’accepter notre prochain tel qu’il est, de voir ce qu’il peut nous apporter dans sa différence plutôt que de vouloir le formater.»

A coups d’ocres naturelles ou d’acrylique, les artistes expriment finalement le même désir: trouver une place dans l’univers, à leur échelle. Un sentiment d’appartenance à l’infiniment petit comme à l’infiniment grand que semble dessiner Propagation (2011), gigantesque toile de Giuseppe Penone clôturant l’exposition. Dessinées à l’encre fine, des ondes circulaires se déploient à l’infini, façon cernes d’arbre ou empreinte digitale. Une manière de dire que chacune de nos actions aura des conséquences quelque part dans le monde, où tout communique. Comme un battement d’ailes de papillon.


«Résonances». Fondation Opale, Lens (VS), jusqu’au 4 avril 2021.