Exposition

A Lens, Yann Arthus-Bertrand prend de la hauteur

Pour sa toute première exposition, le centre d’art de la Fondation Opale, anciennement Pierre Arnaud, présente une rétrospective du photographe écologiste français. Entre clichés aériens et documentaires humanistes, il ne perd pas espoir de réorienter les regards

Alors que sous la pluie les pistes de ski de Crans-Montana s’ouvrent au compte-gouttes, un peu plus bas à Lens, on fait aussi son premier schuss: la Fondation Opale, brave repreneuse du centre d’art Pierre Arnaud qui avait mis la clé sous la porte en début d’année, dévoilait il y a quelques jours sa toute première exposition. Un moment décisif pour sa directrice, Bérengère Primat, collectionneuse et passionnée d’art aborigène contemporain, auquel sera désormais dédié le musée.

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Les visiteurs feront-ils le voyage pour des œuvres traditionnelles australiennes? C’est la question qui trotte dans toutes les têtes depuis l’annonce de la réouverture. Alors, pour mettre toutes les chances de son côté et inciter un maximum de curieux à (re)découvrir le centre, la Fondation Opale a misé sur un géant: Yann Arthus-Bertrand, photographe et écologiste français bien connu pour son livre La Terre vue du ciel, qui présente derrière les façades à miroirs de l’institution sa première rétrospective.

Carcasses illuminées

Et l’art aborigène, alors? Il occupe une (trop?) petite partie indépendante de l’exposition, consacrée aux œuvres de Robert Fielding. Ce fils de la «génération volée», qui n’a découvert sa communauté d’origine des APY Lands qu’à l’âge adulte, offre un éclairage personnel et hybride sur son pays. Les carcasses de voitures abandonnées dans le désert, qu’il peint et illumine avant de les immortaliser, sont des tableaux mystérieusement poétiques interrogeant l’héritage du passé et la place des traditions dans le paysage australien moderne.

C’est cette question de la transmission, à la fois culturelle et environnementale, qui constitue le fil rouge de l’exposition. «Robert Fielding comme Yann Arthus-Bertrand réfléchissent, à travers la photographie, à l’impact de l’homme sur la civilisation et la nature, détaille Bérengère Primat. Tous deux ont choisi une voie engagée qui force l’admiration.»

Initiation féline

S’il n’a que peu côtoyé le peuple aborigène, la préservation des richesses de notre Terre figure bien au cœur du travail de Yann Arthus-Bertrand depuis ses débuts, en 1976. Il entame alors, avec sa femme Anne, une thèse sur le comportement des lions au Kenya. C’est par ces puissants clichés d’une troupe de félins chassant et batifolant, identifiés grâce au nombre de leurs moustaches, que s’ouvre la rétrospective du photographe, présentant quelque 230 images. Un choix chronologique, mais avant tout symbolique. «L’exposition est une réflexion sur mon parcours, d’où je viens, et ce travail sur les lions a été fondateur», estime le reporter.

Un premier contact rapproché avec une faune en danger pour celui qui déplore aujourd’hui «la disparition de 20% de la population d’éléphants chaque année». Mais une révélation aussi, puisque le serpent boueux de la rivière Mara, capturé depuis un hélicoptère dans la Réserve nationale du Masai Mara, sera la première vue aérienne d’une longue série.

Sans surprise, les photos tirées du best-seller La Terre vue du ciel, publié en 1999, bénéficient d’un espace de choix à l’étage inférieur de l’exposition. Un travail auquel Yann Arthus-Bertrand aura dédié plus de huit ans, hypothéquant au départ sa maison pour en couvrir les frais. Snobé par tous les musées, le projet sera finalement exposé directement dans les rues, faisant le tour du monde, inspirant un documentaire et asseyant la notoriété du photographe.

«Je suis un écolo perdu»

On retrouve le célèbre Cœur de Voh, clairière de Nouvelle-Calédonie à la forme amoureuse, mais aussi le contraste saisissant d’un vol d’ibis rouges au Venezuela, une langue de glacier du Kirghizistan comme brossée au pinceau ou encore le patchwork des cultures d’algues à Bali. Si c’est l’esthétisme prodigieux de ces photos qui charme au premier abord, le photographe les envisage avant tout comme les témoins d’une beauté menacée, les déclencheurs d’une prise de conscience. D’ailleurs, il n’hésite pas à immortaliser une exploitation de résidus pétroliers ou une casse automobile. «Ce travail m’a transformé, je voulais qu’il soit vu et qu’il comporte un aspect pédagogique.» Histoire que le public ne passe pas à côté du message, un guide mis à disposition détaille les enjeux de chaque cliché – à rendre à la fin de la visite, économie de papier oblige.

Mais à l’heure de tirer le bilan d’une COP24 en demi-teinte, celui de l’artiste est amer. «Disons que je suis un écolo un peu perdu. J’ai très longtemps cru qu’on allait pouvoir changer le monde avec la politique, les ONG, les actions citoyennes… En fin de compte, je m’aperçois qu’en dix ans, rien n’a changé. Quand la finale de la Coupe du monde est capable de rassembler 1,5 million de personnes et la marche pour le climat 50 000, la messe est dite.»

Mais Yann Arthus-Bertrand n’est pas un donneur de leçons pour autant, lui qui a régulièrement fait son mea culpa quant aux litres de carburant écoulés durant ses vols. «Moi aussi, je fais partie de ce monde, je ne suis pas un survivaliste qui plante des salades dans son coin. Par contre, j’ai arrêté la viande et je suis très radical sur le bio.»

«Salaam alaikum»

Découragé, le photographe ne l’est pas pour autant, continuant à mitrailler le monde, mais aussi ceux qui le peuplent. Car l’espèce destructrice se fait aussi sujet d’inspiration. Dans la série Les Français, réalisée dans les années 1990, Yann Arthus-Bertrand recense méthodiquement les «vraies gens»: sa postière, son boucher, le maire du village, une prostituée. Etonnamment, ce sont les portraits cocasses de Bestiaux, mettant en scène des agriculteurs et leurs bêtes devant de simples bâches brunes, qui se révèlent les plus sensibles et vivants.

Parfois, les appétits et failles humaines sont mieux capturés en mouvement. Petit à petit, Yann Arthus-Bertrand a donc troqué son appareil photo contre une caméra pour réaliser des documentaires, dont le colossal Human: quelque 2000 témoignages d’anonymes autour du globe qui racontent, face caméra, la pauvreté, la guerre, l’homophobie, mais aussi leurs ressentis les plus intimes. On se laisse vite happer par cette immense mosaïque de visages, 14 mètres de regards dans le vague et de sourires édentés qui disent «hello», «hola» et «salaam alaikum».

Un projet qui se décline à présent au féminin. Réalisé avec Anastasia Mikova, Woman, dont la sortie est prévue l’an prochain, offrira de contempler le monde à travers les yeux d’une femme, ou plutôt de 3000 femmes originaires de 40 pays et du Valais aussi, où une quarantaine d’interviews ont été menées. L’exposition présente les témoignages de ces Suissesses de tous âges, entre famille, amour-propre, deuil et espoirs. Une manière pour le photographe d’éclairer les inégalités qui subsistent encore. «Le manque de tolérance et de bienveillance me choque énormément. Peut-être qu’en vieillissant, je m’aperçois que les valeurs d’empathie, de compassion, d’honnêteté sont essentielles pour l’avenir. C’est peut-être ça mon combat, aujourd’hui.»


Legacy: une vie de photographe, rétrospective Yann Arthus-Bertrand/Exposition Robert Fielding. Fondation Opale, à Lens (VS). Du mercredi au dimanche, jusqu’au 31 mars.

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