Younes Amrani et Stéphane Beaud. Pays de malheur! Un jeune de cité écrit à un sociologue. La Découverte, 234 p.

Le 11 décembre 2002, le sociologue Stéphane Beaud reçoit un courrier électronique qui commence ainsi: «Cher Monsieur, je me permets de vous écrire pour vous remercier. J'ai terminé votre enquête 80% au bac. C'est un livre qui m'a à la fois ému (j'ai souvent eu les larmes aux yeux) et mis en colère (contre moi-même). C'est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne.» Stéphane Beaud a publié au mois de février de la même année un ouvrage consacré aux conséquences de la décision prise en France d'amener 80% de chaque classe d'âge au baccalauréat. Et il a observé les dégâts d'une mesure qui n'a fait que prolonger des enfances dépendantes et les a précipitées dans l'échec.

Peut-être Stéphane Beaud distingue-t-il cette lettre des autres qu'il reçoit à cause de l'écriture précise et ramassée; peut-être parce que le parcours de Younes Amrani (c'est le pseudonyme qu'il a choisi pour cosigner la publication de cette correspondance) rejoint ses préoccupations. Younes Amrani a grandi dans une cité de banlieue de la région lyonnaise. Il est fils d'une famille d'immigrants marocains. Malgré une scolarité convenable, il abandonne l'école avant de passer son bac et fait son service militaire. A son retour, après quelques hésitations, il s'inscrit comme candidat libre. Réussit l'examen. Engage des études d'histoire. Et renonce en deuxième année. Au moment où il écrit à Stéphane Beaud, il est «emploi-jeune» dans une bibliothèque.

La correspondance s'engage par e-mails. Younes Amrani commence par raconter son parcours à l'école et ses colères. Le sociologue relance. Et la machine embraye, grâce aussi à l'instantanéité de la correspondance sur Internet. C'est la plongée. Oubliés les préjugés, les catégories sociales, les images répétées de violences, la stigmatisation du langage et du vêtement. Oubliées les enquêtes télévisées. Younes Amrani devient un personnage, c'est-à-dire encore plus qu'une personne, puisqu'il nous est donné à lire. Le quartier, la drogue et l'alcool, les copains avec lesquels on traîne au pied des immeubles, la famille, les filles (que l'on n'a pas), l'islam (dernier recours parfois pour sortir de la déréliction), les socialistes (qu'il déteste), Lutte ouvrière (pour qui il vote sans y croire), partir mais rester.

«Je me rends compte, écrit Younes Amrani, que je me suis toujours trouvé dans un «entre-deux» de la réussite individuelle et de l'échec collectif… […] Aujourd'hui, j'ai une inquiétude: c'est d'être dépassé par le quartier, je me dis que je ne suis plus dans le coup… C'est voulu de ma part mais j'éprouve aussi une certaine tristesse de m'éloigner petit à petit de ce monde des quartiers.» Et plus loin: «Maintenant il y a trop de shit, trop d'alcool, plus de limite, c'est la merde pire qu'avant… ça grouille de partout (je parle des gamins) et, pour ajouter à ça, je me suis fait contrôler par la police… Là, je crois vraiment que je vais bannir ce quartier et c'est dommage… Mais c'est trop insupportable… Les mecs sont dépités, les gamins flambent, les filles se prennent pour des starlettes… Et tout le monde est au chômage…»

Ce livre ne serait qu'un témoignage s'il n'y avait, en plus, l'écriture qui se précise au fil des pages, qui mûrit, prend de l'épaisseur. Et s'il n'y avait un sociologue qui glisse vers le lien, vers plus que le partage avec ce que les ethnologues appellent un «informateur», vers l'amitié. On ne sait pas ce que deviendra Younes Amrani. Le 11 janvier 2004, il écrit la dernière lettre du livre: «Au fond, mon histoire est banale, d'autres sont plus effroyables, des histoires à vous faire perdre le sommeil et à déstabiliser vos plus grandes certitudes. Je n'ai aucune leçon à donner, aucune morale à faire, personne à blâmer. Je veux simplement comprendre, faire comprendre une chose: comment on en est arrivé là?»

La parole est prise. Younes Amrani est devenu l'auteur de sa propre pensée. Et il énonce pour finir (le sait-il?) la question que posait Hannah Arendt à propos des catastrophes du XXe siècle: comment en est-on arrivé là?