Le feuilleton durait depuis plusieurs mois, il vient de connaître un nouveau rebondissement. Selon les informations publiées samedi par 24 heures et confirmées par la famille de l'écrivain, les éditions Gallimard publieront en 2004 l'œuvre romanesque en deux volumes de Charles Ferdinand Ramuz dans la Bibliothèque de la Pléiade. Le contrat pour cette édition semi-critique (environ 500 pages de critique au total) devrait être signé cette semaine. Parallèlement, l'éditeur Bernard Campiche sortira les essais et le Journal. Puis, à l'horizon 2010, les Œuvres complètes (25-30 volumes), comme l'avaient désiré les héritiers de l'écrivain, Marianne et Guido Olivieri. Lesquels ne se contentaient pas d'un digest, fût-ce à la Pléiade, et plaident encore aujourd'hui pour une édition grand public, sans les «lourdeurs» de l'appareil critique.

Tout était pourtant très mal parti. Depuis la mort de l'écrivain en 1947, ils étaient nombreux à militer pour que l'homme de la Muette connaisse la consécration de la Pléiade. Le Centre de recherches sur les lettres romandes avait ainsi pris contact à l'automne 1997 avec Gallimard. Objectif: proposer une édition critique des œuvres de Ramuz dans la prestigieuse collection. Au mois de novembre, Antoine Gallimard donne son feu vert: il éditera en deux volumes de la Pléiade (et non pas un seul, comme il en avait été question) l'œuvre romanesque de l'écrivain suisse.

Mais c'est compter sans les héritiers. Guido Olivieri, petit-fils de l'auteur de Derborence, négocie de son côté avec Bernard Campiche. Il a été séduit par son édition des œuvres complètes de Jean-Pierre Monnier et il attend de l'éditeur d'Yvonand qu'il offre un jour au grand public l'intégrale des textes de son grand-père. Qu'il marche en somme sur les traces du Lausannois Henry-Louis Mermod, qui avait publié l'ensemble de l'œuvre dans une édition épuisée depuis longtemps.

A peine connue, la décision du petit-fils suscite un tollé. Ramuz raterait-il son entrée au paradis des écrivains? Les négociations commencent début 1998, menées notamment par l'ancien éditeur Bertil Galland. Pour aboutir à la solution que l'on sait, grâce notamment aux 100 000 francs versés par la Banque Cantonale Vaudoise et la banque Göhner à Gallimard pour assurer l'édition. «C'est un accord d'intérêt général, un partage intelligent, commente-t-il. Les équipes scientifiques des deux projets devraient ainsi pouvoir travailler en bonne intelligence. Car il ne faut pas oublier que le chemin à accomplir avant les publications est énorme. Quant au problème de diffusion que pourraient rencontrer les éditions Campiche à l'étranger, il est probable qu'on trouvera dans les années à venir une solution.»

Du côté du Centre de recherches sur les lettres romandes (CRLR, à l'Université de Lausanne), où les éditions Campiche ne sont guère en odeur de sainteté, critiquées pour leur manque de tradition académique, on n'entend pas faire de déclaration pour le moment. «Il faut attendre que le contrat avec Gallimard soit signé et des informations suivront de la part du comité scientifique chargé de chapeauter le travail d'édition», déclare prudemment Doris Jakubec, directrice du CRLR, qui avait déclaré il y a bientôt une année que les discussions entre les héritiers et Bernard Campiche avaient été entamées «dans son dos». «Aujourd'hui, il y a, poursuit-elle, des mots, des jugements peu agréables pour Gallimard dans 24 heures.» Sans doute fait-elle ici allusion, entre autres, à cet «appareil critique dont le lecteur moyen n'a que faire».

«Il était donc prématuré d'annoncer la signature de ce contrat avant que celle-ci ne soit effective, insiste Doris Jakubec. Cela nuit à tout le monde, autant à Gallimard qu'à Bernard Campiche.» Et d'expliquer que ce qui manque à ce stade, c'est une réflexion sur le contenu, c'est-à-dire sur la signification même qu'il y a à publier les œuvres de Ramuz en Suisse et/ou en France. «On ne peut, d'un côté, parler de consécration à entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade et, de l'autre, prétendre que c'est une solution boiteuse.»

Boiteux, bancal: c'est aussi l'avis de l'écrivain Pierre-Olivier Walzer, ancien professeur de français à l'Université de Berne, aujourd'hui à la retraite et qui fut l'un des premiers à étudier la question de la publication des Œuvres complètes. Pour lui, ne sortir chez Gallimard que deux volumes groupant tous les romans publiés du vivant de Ramuz ne peut contribuer qu'à alimenter les malentendus autour d'un écrivain soi-disant paysan, à l'écriture rugueuse. «Je suis très heureux, bien sûr, souligne-t-il, que Rousseau ne soit plus le seul Romand à figurer dans la Pléiade. Mais il aurait fallu faire un mélange plus intelligent, en y incluant par exemple des parties du Journal ou de l'essai Raison d'être, sorte de profession de foi esthétique. Bref: donner à Ramuz l'occasion de s'expliquer face aux lecteurs français, qui ont toujours réagi avec précaution en lisant cette littérature romanesque qui est pour eux un langage presque étranger.»