Durant le long week-end du festival de la lune, début octobre, les Chinois se sont précipités dans les salles de cinéma, qui venaient de rouvrir après des mois de fermeture dus à la pandémie de Covid-19. Ils sont nombreux à avoir plébiscité Jiang Ziya, un film d’animation inspiré par un roman de l’ère Ming relatant les aventures d’un guerrier qui doit détruire un renard-démon à neuf queues. Durant son premier week-end d’exploitation, ce long métrage a généré 120 millions de francs, soit davantage que La Reine des neiges 2 lors de sa sortie aux Etats-Unis.

Ce récit fantastique est la suite de Nezha, une épopée mettant en scène un petit garçon né avec des pouvoirs surnaturels qui se bat contre des dragons et finit par se sacrifier pour sauver les siens. A sa sortie, en juillet 2019, il a généré 675 millions de francs au box-office, ce qui en a fait la deuxième production chinoise la plus rentable de tous les temps, derrière le film d’action Wolf Warrior 2.

Traversée du désert

Depuis quelques années, la Chine multiplie les films d’animation à grand succès, comme Monkey King: Hero Is Back (2015), Big Fish & Begonia (2016) ou White Snake (2019). «L’animation chinoise est entrée dans un nouvel âge d’or, après avoir subi une longue traversée du désert qui a duré près de trente ans», relève Daisy Yan Du, une experte de l’animation chinoise à l’Université de science et de technologie de Hongkong.

Entre les années 1940 et 1960, l’Empire du Milieu faisait partie des nations les plus créatives, avec la sortie de plusieurs chefs-d’œuvre comme Princess Iron Fan (1941) ou Uproar in Heaven (1964), un récit poétique relatant les tribulations d’un roi-singe, produit par le mythique quatuor de réalisateurs Wan Brothers. «Mais la révolution culturelle est passée par là et a mis un terme à toute production culturelle originale», note Daisy Yan Du.

Incapable de régater avec les superproductions américaines et les anime japonais dans les années 1980-1990, la Chine s’est contentée de servir d’usine à dessins pour les studios occidentaux en quête de talents bon marché. Il a fallu attendre 2010 pour que l’Etat chinois se mette à promouvoir l’industrie indigène. «Le gouvernement a multiplié les subsides aux studios, fermé la porte aux dessins animés étrangers et créé des filières universitaires consacrées à l’animation», explique Sean Macdonald, spécialiste de la culture chinoise à l’Université de Buffalo, aux Etats-Unis.

Récits mythologiques

L’apparition dès 2010 de portails de streaming consacrés à l’animation, comme iQiyi et Bilibili, a également contribué à faire émerger une nouvelle génération de talents chinois. Ceux-ci ont en outre bénéficié de transferts de savoirs grâce à l’implantation en Chine de plusieurs studios américains, comme DreamWorks, qui a fondé en 2012 la filiale Oriental DreamWorks, depuis rachetée par le groupe chinois China Media Capital et renommée Pearl Studio. Elle se trouve notamment derrière Kung Fu Panda 3 et Abominable.

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Résultat, l’industrie de l’animation chinoise a crû de façon exponentielle, passant de 11 à 24 milliards de francs entre 2013 et 2018, selon l’agence d’intelligence économique iResearch. Une multitude de studios domestiques ont vu le jour, à l’image d’Enlight Media et de Light Chaser Animation.

Les films qui en sortent ont une forte identité chinoise. «La plupart sont basés sur des récits mythologiques et mettent en scène des personnages fantastiques faisant partie de l’imaginaire collectif des Chinois», note John Lent, qui a rédigé plusieurs ouvrages sur l’animation chinoise. Le roi-singe de La Pérégrination vers l’Ouest, un roman datant du XVIe siècle, en fait partie. Tout comme Nezha, le demi-dieu malicieux tiré de L’Investiture des dieux, un autre roman du XVIe siècle. Le film du même nom sorti en 2019 contient aussi des éléments inspirés par l’opéra pékinois, les films de kung-fu hongkongais et l’esthétique emo des boys bands chinois.

Thèmes contemporains

«Depuis peu, on a aussi vu apparaître des productions plus expérimentales, inspirées par les questions qui agitent la Chine contemporaine, comme le quotidien des travailleurs migrants dans les grandes villes côtières», note Daisy Du. Have A Nice Day, un film indépendant sorti en 2017 sélectionné à la Berlinale, dresse ainsi un portrait sardonique de la vie urbaine en Chine, à travers le récit de Xiao Zhang, un jeune chauffeur qui ravit un sac contenant 1 million de yuans (135 600 francs) à un gang, afin de payer une opération de chirurgie esthétique à sa petite amie.

L’animation chinoise a également développé sa propre esthétique. «Il y a beaucoup de dessins au lavis d’encre, dépourvus de contours, ce qui les fait ressembler à des peintures traditionnelles chinoises», souligne John Lent. L’imagerie des jeux vidéo est également omniprésente. «Dans White Snake, toute l’histoire est construite comme un jeu vidéo, avec une série de méchants dont le héros doit se défaire pour accéder au niveau suivant», note Sean Macdonald. Alors que les studios occidentaux multiplient les faux pas en Chine, comme l’a démontré le récent flop du Mulan de Disney, l’industrie chinoise de l’animation commence tout juste à déployer ses ailes.