Puisqu'il abhorrait toute forme de sacralisation, Léo Ferré ne goûterait pas l'imposant hommage que connaît son œuvre, aussi impressionnante et foisonnante soit-elle, pour les dix ans de sa disparition. Près de cinquante ans de création ininterrompue – chansons fleuves, partitions symphoniques ou hallucinées, oratorios, bandes originales de films, orchestrations pop, recueils de poésie, textes en forme de manifestes enflammés, écrits méconnus pour le théâtre – le legs ferréen constitue sans doute le patrimoine le plus fécond et protéiforme que la France musicale ait entrevu durant la seconde moitié du siècle dernier. Et des inédits demeurent, que son fils Mathieu, habité par le «devoir de mémoire», s'acharne à publier à l'enseigne des Editions La Mémoire et la mer. Une «cabane» artistique fondée par Ferré un an avant sa mort en vue de protéger sa liberté d'expression, de se soustraire aux obligations commerciales et contractuelles grandissantes imposées par une industrie culturelle en expansion. Grâce à elle, la voix de Ferré s'instille encore dans de plus jeunes oreilles.

Une décennie donc que l'astre noir de la chanson française s'est lentement éteint dans sa demeure de Castellina in Chianti, le 14 juillet 1993, au milieu des vignes et des oliviers de cette Toscane où il s'était exilé avec son clan vingt-deux ans plus tôt. En amoureux, en père de famille «extraordinaire» selon Mathieu Ferré, ses deux filles et sa dernière épouse Marie-

Christine. Pas du tout autoritaire, Léo Ferré l'excessif trouvait l'apaisement définitif, après avoir épousé l'anarchie, haï le pouvoir, fait descendre la poésie dans la rue, adoré le désordre qui représentait à ses yeux «l'ordre moins le pouvoir» et choyé l'amour.

L'anarchie et l'amour, contradiction ou raison, étaient indissociables aux yeux de Ferré et sont deux thèmes jalonnant ses créations. «L'anarchie, c'est l'extrême solitude. Mais une solitude qui n'est pas coupée des autres», soutenait-il. Et de préciser le sens non militant de ce que beaucoup ont entendu de travers comme de l'anarchisme: or, «ça veut dire que c'est la négation de toute autorité, d'où qu'elle vienne, et que c'est aussi vibrant et fantastique que l'amour. Pour moi, ce n'est même pas une éthique: je me suis aperçu un jour que j'étais comme ça. […] Je crois qu'au fond d'eux-mêmes, tous les gens sont comme ça, sauf ceux qui sont vieux à 25 ans.» Malgré la précision et richesse de langage qui a caractérisé son répertoire, Ferré a longtemps été incompris. Mal-aimé aussi par certains de ses contemporains qui ne voyaient en lui qu'un fauve rugissant, provocateur abscons à la petite semaine, alors qu'il ne livrait rien de moins qu'une critique de fond d'un système subrepticement corrompu par les lois du marché. Il est vrai qu'une éducation catholique «traumatisante» en Italie sous le régime fasciste de Mussolini avait à jamais cimenté son dégoût des dogmes et avivé son imaginaire.

Le dernier souffle de l'anar, voire du nihiliste, de l'homme de passions n'a pourtant pas suscité le typhon de diffusions que son talent aurait mérité: au même titre que les deux autres voix-piliers masculines de la chanson francophone que furent Brel et Brassens, dont Ferré a partagé une fois la destinée un 6 janvier 1969 à l'occasion d'une rencontre historique. Maître à chanter pourtant des sans-grades et sans-voix, le poète désobéissant et hirsute, l'interprète impétueux, l'auteur

véhément et saignant, le génial compositeur autodidacte et mélodiste hors pair n'aura pas connu un adoubement à la mesure d'un répertoire à la fois éclaté et étincelant. Perpétuellement réduit à ses succès populaires («Jolie môme», «Avec le temps» et «Paname»), le saisissant chanteur de «La mélancolie» ou scandeur de monologues pétris d'utopies défaites («Il n'y a plus rien», «Et… basta») fut avant tout un formidable dynamiteur de règles.

D'une carrière de chansonnier conventionnelle commencée dans les cabarets parisiens au mitan des années 40, Ferré dévie sur toutes les formes d'expérimentations. En écriture comme en musique, il innove, transgresse, détourne. Proses et versifications allongées, textes d'une densité étourdissante, Ferré signe ainsi un poème de 440 octosyllabes, «La mémoire et la mer», son chef-d'œuvre dont il extrait sept chansons. Le mélomane flirte avec tout ce qui sonne: Beethoven ou Ravel, pop psychédélique à la Pink Floyd, jazz ou musette. Son art de la fugue et du contrepoint, son sens de l'harmonie seront toutefois souvent mis au service du martèlement des répétitions dans les chansons. Une technique qui fera dès le début des années 70 le souffle et le lyrisme de ses chants et récitatifs balayés par les ruptures, où l'agonie semble poindre à l'issue de chaque tirade.

Précurseur des rappeurs et des adeptes du spoken word, Ferré, qui toute sa vie a clamé la «révolution de l'intelligence», n'aurait-il été finalement qu'un visionnaire mésestimé? Trop sombre, trop lucide et réaliste, trop en avance ou en phase dans son œuvre avec les mœurs sociales, politiques ou la montée de l'arrogance économique et du mercantilisme qu'il n'a cessé de dénoncer? Dans une dimension parallèle, assurément. Mais en même temps, ses chansons ne contiennent rien de plus que sa biographie, disent les révoltes, les souffrances, la solitude d'un artiste fondamentalement humain. Et qui, pour vivre à l'abri de la folie des hommes, s'est construit un bunker de mots, un réseau d'amitiés, une oasis de poésie. Au sein desquels le flot de maux n'a servi qu'à le maintenir debout. Jusqu'au bout, du moins le plus loin possible. Non sans avoir pactisé avant ses 76 ans avec le diable, les drapeaux rouge et noir, les surréalistes et l'amour. «Thank you Satan», clament en cœur ses zélateurs.