MARIAGE

Leo Kaneman: «C'est la vocation de tout festival que de prendre des risques»

Aujourd'hui s'ouvre la 4e édition du Festival Tout Ecran, consacré aux films d'auteur pour le petit écran. Quinze films en sélection, mais aussi des séries, des exclusivités et des avant-premières cinéma…Soutenue par la section cinéma de l'Office fédéral de la culture, au même titre que les quatre autres grands rendez-vous cinématographiques suisses, la manifestation s'engage à rapprocher cinéma et télévision

Avec Marius et Jeannette, Robert Guédiguian prouvait qu'on pouvait être un auteur, remporter plusieurs prix, faire événement à Cannes, être distribué dans le monde, drainer 3 millions de spectateurs et «n'être qu'un film de télévision». Sans le vouloir, le film du Marseillais est devenu le meilleur avocat de Leo Kaneman et de son équipe qui, depuis 1994, ne cessent de plaider pour un rapprochement intelligent entre le cinéma et la télévision. Non pas pour que le premier s'inféode au second, ni pour que le second devienne le clone du premier, mais pour qu'ils puissent s'enrichir mutuellement. Belle récompense pour un festival encore très jeune que de savoir ses intuitions confortées par la réalité et son credo reconnu, même par les autorités fédérales. Entretien avec son directeur, Leo Kaneman, juste avant le coup d'envoi du premier film de la compétition: White lies, de la Canadienne Kari Skogland, qui raconte comment une jeune fille bien sous tous rapports glisse vers la violence fasciste des skinheads.

Le Temps: Lorsque vous avez lancé le concept de Tout Ecran en 1994, le climat était encore à la méfiance: le mariage cinéma/télévision n'était pas encore entré dans les mœurs. En quatre ans, quel chemin avez-vous parcouru?

Leo Kaneman: La première édition de Tout Ecran a, c'est vrai, suscité beaucoup de scepticisme, voire de violence. Prétendre, comme nous le faisions, que la télévision pouvait produire des films d'auteur de qualité avait quelque chose d'hérétique. Aujourd'hui, tout le monde semble convenir qu'une œuvre ne doit pas être jugée sur son mode de production – TV, vidéo ou court métrage – mais sur sa qualité intrinsèque. En quatre ans, nous avons réussi à convaincre de la pertinence de notre concept: le public se déplace toujours nombreux, la presse suit, les gens de la profession nous envoient de plus en plus spontanément leurs films et la Confédération, via la section cinéma de l'Office fédérale de la culture, a décidé de nous soutenir pendant trois ans, à l'instar de quatre autres festivals suisses: Locarno, Nyon, Soleure et Fribourg.

– Vous-mêmes avez fait du chemin…

– Oui, notre concept s'est affiné. Au début, nous étions un peu instinctifs dans notre sélection. Au fil des ans, nous sommes devenus de plus en plus attentifs à deux paramètres: le talent du réalisateur, mais aussi sa capacité à parler du monde qui l'environne. Longtemps, le cinéma a été nombriliste; aujourd'hui, nous sommes à un tournant: les réalisateurs s'engagent dans leurs films et dans la rue. Le meilleur exemple reste le mouvement déclenché par les cinéastes français dans le scandale des sans-papiers. Je suis convaincu qu'un cinéaste ne peut plus s'affirmer sans décliner ce qui se passe autour de lui.

– La télévision, par son mode de production moins lourd, n'est-elle pas mieux armée que le cinéma pour s'emparer de l'histoire en cours?

– La télévision a une capacité de réaction beaucoup plus rapide, c'est vrai; elle s'inspire souvent d'un fait réel, comme jadis le cinéma. Par exemple, le long métrage suisse que nous avons sélectionné D'or et D'oublis d'Yvan Butler (lire page 46) est le premier film produit sur les fonds juifs en déshérence. Il s'agit d'une fiction bien sûr, mais je suis convaincu que la fiction rend aussi bien compte du réel que le documentaire.

– La compétition reflète vos convictions, mais offre aussi une vitrine très importante à l'Asie, assez peu présente dans votre festival jusqu'à présent.

– Sur 15 films en sélection officielle, cinq proviennent du continent asiatique: un de Chine, un d'Inde et trois de Corée du Sud. L'Asie est un peu notre coup de cœur de cette année. Les films que nous présentons n'ont vraiment pas peur de ce qu'ils montrent, autant d'un point de vue artistique que politique. A ce titre, A Petal, du Coréen Chang Sun-Woo est emblématique: d'une audace folle sur le plan esthétique, faisant intervenir animation et archives, tout en relatant le stress post-traumatique d'une femme ayant échappé au charnier. C'est à la fois inventif et émouvant.

– Cela signifie aussi que les sujets abordés ne sont pas franchement divertissants…

– Il y a des films très durs dans cette compétition, notamment No child of mine de Peter Kominsky sur l'enfance meurtrie. En général, la compétition regroupe des films plutôt graves, mais comme le disait King Vidor, que je ne cite pas littéralement: «La spécificité du cinéma c'est de trouver du bonheur en voyant des films tragiques»

– Vous citez Vidor, un cinéaste, en parlant d'un film produit par et pour la télévision. Est-ce à dire que vous ne faites plus de distinction entre petit et grand écran?

– Ce que nous défendons à Tout Ecran ce sont les films et leurs auteurs, qu'ils travaillent pour le cinéma ou pour la télévision. Qui s'inquiète de savoir pour quel support travaillent Guédiguian, Lars Von trier ou John Woo? Cela ne signifie pas que nous défendons la télévision contre le cinéma, au contraire. Le cinéma reste notre référence, c'est pourquoi nous lui consacrons deux sections: «Petit écran mais grands cinéastes» et «Avant-premières» qui présentera notamment Place Vendôme de Nicole Garcia. Ce que nous voulons, c'est permettre à un public toujours plus large de voir des films, quel que soit leur mode de production.

– Reste que vous explorez de plus en plus la télévision pour elle-même et de moins en moins dans sa relation au cinéma. La preuve: vous vous attaquez maintenant aux sitcoms.

– Nous sommes courageux mais pas téméraires! Le sitcom nous l'abordons de manière prudente, par un colloque qui réunira des professionnels du genre. Et Canal+ nous a proposé – c'est la première fois qu'ils produisent un sitcom – un épisode de H, réalisé par Edouard Molinaro, avec Jean-Luc Bideau. Je crois que c'est la vocation de tout festival que de prendre des risques.

Publicité