Léo Tardin, le fragile miroir de l’ivoire

Musique Le pianiste donnait dimanche au Cully Jazz Festival une leçon de beauté lézardée

On aurait pu parler sans se forcer du guitariste américain Marc Ribot, ses faux airs d’instituteur ou de syndicaliste, qui joue du punk comme s’il ne restait plus que cela pour sauver le monde. On aurait pu parler de Roman Nowka (tout seul, l’impudence de l’acrobate), de Rusconi, du regard légèrement mélancolique de Cody Chesnutt, toutes ces âmes intranquilles qui survolaient ce premier week-end cuilléran.

Mais à quatre heures précises hier après-midi, dans un temple dont les vitraux ont des scrupules à laisser passer le soleil, Léo Tardin a verni son album solo. Il est intitulé Dawnscape, ce qui signifie en gros: territoire au soleil levant. Tardin est un garçon sérieux, la chemise verte crochée jusqu’au dernier bouton, et qui n’invente pas en vain un nouveau mot.

Il est sérieux, oui. Depuis qu’on le connaît. C’est-à-dire depuis un autre siècle. Quand il venait de remporter le premier concours de piano du Montreux Jazz Festival, qu’il vivait encore à Carouge et qu’il rêvait avec son confrère l’harmoniciste Grégoire Maret de conquérir New York. Quinze ans plus tard, les dés sont jetés. Léo dirige depuis Berlin l’un des groupes les plus séduisants et intenses de son époque, Grand Pianoramax, ses cheveux ont pris la couleur du ciment frais ou de la neige; il n’a plus rien à prouver. Mais il reste, très profondément, cet adolescent anxieux, dont les doigts doivent trier entre les flots d’histoires qui les traversent.

Alors il s’assied. Devant l’autel. Devant cette croix reformée, ascétique, qui ne prétend rien d’autre que sa raideur. Les concerts du temple, au Cully Jazz Festival, ont ceci de particulier qu’ils appellent souvent à de plus discrètes emphases, des lyrismes sur le fil et des secrets moins galvaudés. Tardin, dans Pianoramax, manipule des claviers modifiés, des sonorités préenregistrées, il laisse du champ à la scansion de Black Cracker, qui est un poète-boxeur pour lequel le ring ne suffit pas.

Un autoportrait en faille

Ici, Tardin est seul. Il ne s’appuie ni sur l’électricité ni sur la réplique de l’autre. Il rameute ses beaux fantômes: la musique russe, Scriabine, les chromatismes rusés, la ferveur romantique contrariée par un miroir qui ne pardonne rien. Même si le pianiste lance une lettre d’amour, il ne peut s’empêcher d’y glisser un rire grimaçant, un cri refoulé. La beauté lézardée, chez Tardin, est une philosophie plutôt qu’une posture. Rien ne saurait être parfait s’il n’anticipait sa propre chute.

Le récital de Léo Tardin n’est donc pas seulement une leçon de piano – un outil sur lequel on ne l’avait plus entendu depuis des années. Il est l’autoportrait d’un homme obsédé par ses propres failles, par le désir de légèreté, par un instrument dont il a passionnément aimé les héros (de Ravel à Keith Jarrett, pour dire vite). Il doute de tout. Mais il avance d’une main gauche maniaque et tellurique comme si l’évidence en musique était un combat à mort.

Après une heure et quart, un triomphe, deux bis face à une salle pleine, Tardin surgit. Il a l’air moins fâché contre lui-même qu’à l’accoutumée. C’est déjà ça de gagné. Arnaud Robert

Léo Tardin, «Dawnscape» (dist. Irascible).