Portrait

Léo Tardin, savoir compter sur ses doigts

Le pianiste genevois publie un triple album live en solo, où il part à la conquête de ses intranquillités

Sur les murs de l’appartement carougeois de son enfance où il vit désormais seul, il a encadré d’immenses dessins, des fresques de graphite, des machines organiques, des immeubles dont il a rendu le moindre détail, chaque chambre, chaque tiroir, avec le souci de scruter sans relâche son propre imaginaire: «J’ai passé des heures à les réaliser, j’avais 10 ans, 11 ans, et puis un jour j’ai décidé que je n’arriverai pas à tenir deux choses: le crayon et la musique.» Dans le salon voisin repose un grand piano blessé dont les marteaux sont morts. Léo Tardin l’a acquis pour 10 000 francs quand il avait 16 ans. Il est pianiste comme il a été dessinateur. Pour disséquer le réel jusqu’à en débusquer la grâce.

On le connaît depuis si longtemps, vingt ans peut-être, depuis ce groupe qu’il avait formé avec l’harmoniciste Grégoire Maret en amont de leur exil new-yorkais, qu’on avait oublié à quel point le métier de musicien, pour Léo Tardin, est un office. Quiconque a travaillé avec lui – ses producteurs, ses attachés de presse, les organisateurs de spectacle – sait qu’il ne délègue pas, qu’il appelle dix fois pour s’assurer que rien ne dérape, qu’il est d’une maniaquerie presque burlesque: «J’ai vite compris que, pour être musicien, on ne peut se contenter de musique, il faut penser à tout, les disques, les cachets, les avions, les droits, les dossiers. La magie, elle, vient après.» Elle vient, pourtant. Tardin est un besogneux saisi par ses propres vertiges.

Piscines vides

Il sort aujourd’hui un ouvrage presque démesuré, un triple album qui répond par l’insolence, la culbute, à son disque solo de 2014, Downscape, où il redécouvrait l’acoustique et la solitude après des années à avoir mené la barque du projet Grand Pianoramax. «Cela faisait longtemps que je voulais enregistrer en solo. Mais il y a dix ans, on m’avait conseillé de me concentrer sur une seule formule.» Pianoramax était déjà une épopée puissante, avec la voix feulée du poète Black Cracker, ces claviers qui volent comme des mouches autour des nerfs, du hip-hop de transe. Mais en solo, dans Downscape, Tardin ne parvenait pas encore au lâcher-prise. «Je suis un obsédé du contrôle, c’est vrai.»

Tardin a alors emmené avec lui dans une vingtaine de concerts un jeune collègue musicien, le pianiste neuchâtelois Eliyah Reichen, pour graver chaque prestation. Ils ont voyagé dans des piscines vides, ils ont capté la pluie qui tambourinait à Vevey, les caves insolites, les pianos légèrement désaccordés, ce qui fait le quotidien d’un jazzeur qui tourne: «Nous avons collecté toutes ces photographies instantanées, parfois imparfaites, des moments vécus.» Ce triptyque baptisé Collection est incontestablement le plus bel album de Léo Tardin, il est le plus fidèle aussi à son exigence monacale mais aussi à un surmoi rebelle, une âme éprise de danger, d’expression, de vitesse.

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Avant l’aube

La musique de Tardin ressemble à un combat chaque fois décisif contre les défenses. Dans le morceau Improvisation par exemple, il remplit l’espace de ces structures emballées, déplacées, qui s’effondrent de leur perfection, tout semble lâcher dans cette belle machine préméditée; et la paix semble naître de cet abandon. A l’étage de son appartement, Léo Tardin a jeté un matelas à terre – c’est là qu’il dort: «Je suis incapable de m’installer.» Il a vécu à New York où il a étudié à la New School, puis à Berlin et il est revenu à Genève: «Je ne m’en suis pas vanté. Mais il faut bien le dire, on est moins productif quand on crève la dalle. Ici, je peux donner plus de concerts qui sont mieux rétribués. Cela me laisse du temps pour jouer.»

Il joue. Il arrive souvent qu’il se dresse bien avant l’aube, insomniaque, qu’il traverse la ville pour prendre un piano de l’AMR dont il a la clé. «Certains de mes morceaux sont venus en trente minutes, dans ces nuits habitées. Cela se passe quand j’accepte de n’être qu’un médium, de ne plus rien décider.»

Vol de colibri

On le croit, Léo. Il faut écouter ses Variations on a Knight’s Tale, ces mains qui cherchent quelque chose qui ne vient pas, l’appétit de la quête, puis l’instant décisif où tout semble s’aligner. Il y a chez Tardin une éthique du sens avant le lyrisme alors que tout pousse, dans cette génération, au chemin contraire. Pour ce disque, il a multiplié les efforts, on lui a soufflé l’idée d’un songbook, il publie donc les manuscrits de ses compositions. Il réalise aussi de petits tutoriels très bien fichus où il enseigne ses approches au bord du lac ou en forêt.

«J’aime vraiment cette idée contemporaine du lien immédiat entre les artistes et ceux qui les suivent. Je poste ces vidéos sur les réseaux sociaux et on crée un dialogue.» Quand Léo sent que son esprit tourne à vide, s’éparpille, il part nager dans une piscine de proximité ou alors il fuit à Lisbonne; il y collabore depuis presque quinze ans avec des chanteuses séditieuses, Paula Oliveira ou Maria Joao. «Si je n’avais pas peur de m’y laisser vivre, je m’y serais installé.» La musique de Léo Tardin, intranquille comme lui, ressemble au vol du colibri. Elle est un mouvement si rapide, si impitoyable, si précis, qu’elle finit par ressembler au calme.


«Collection» (Triple album live). Léo Tardin sera en concert les 11 et 12 octobre au Manège d’Onex, dans le cadre du festival Jazz ContreBand. Le 13 octobrea u Café du Soleil à Saignelégier. Le 3 novembre au Nova Jazz à Yverdon. www.leotardin.com


Profil

1976 Naissance à Genève.

1996 Départ à New York où il étudie dans une des écoles les plus prestigieuses du monde, la New School.

1999 Remporte la première édition du concours de piano du Montreux Jazz Festival.

2013 Dernier album en date de son groupe Grand Pianoramax, «Til There’s Nothing Left».

2018 Sortie de «Collection», triple album.

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