Musique

Leon Bridges, faire du neuf avec du vieux

Nouvelle figure de la soul américaine, le Texan incarne une génération d’artistes hantés par les esthétiques R’n’B des années 1960. Il est ce mardi au Montreux Jazz Lab

Une faille temporelle: c’est l’espace duquel semblait s’arracher Leon Bridges à la sortie de Coming Home (2015), petite chose agréablement rétro à laquelle on s’était attaché sans même le réaliser. Joli minois, voix d’ange, nonchalance étudiée: le chanteur-guitariste texan affichait ses costards vintage comme droits chipés à Sam Cooke, chez qui il paraissait aussi puiser ses gospels et doo-wop aérés. Trois ans après, le voici qui propose Good Thing, deuxième album clinquant. A l’instar d’Alabama Shakes, Raphael Saadiq ou Curtis Harding, c’est dans la soul américaine des années 1950 et 1960 qu’il pompe encore l’essentiel de ses couleurs. Copieur?

De cette lignée d’artistes anglo-saxons occupés à reproduire dans le détail un rhythm and blues conçu durant un «âge d’or» qu’ils n’ont pas connu, Leon Bridges est donc le dernier cador. A coup sûr, parions que derrière lui et au cours des prochaines années, d’autres imitateurs – surdoués ou non – surgiront. A son exemple ou celui d’Amy Winehouse et Bruno Mars, eux aussi s’occuperont de faire du neuf à partir d’emprunts élaborés autrefois de Memphis à Philadelphie ou Detroit. Mais pourquoi cette volonté de conjuguer au présent et à renfort de formol cette soul vieille de plus d’un demi-siècle?

Recyclage systématique

Serait-ce parce que ce courant conçu notamment dans les laboratoires de Motown, Stax ou Muscle Shoals demeure l’un des plus populaires engendrés par la pop afro-américaine au cours du siècle passé? Parce que la sophistication apportée à sa conception demeure un sommet d’équilibre rythmique et harmonique? Parce que ce style racé, alliant éclats et dextérité, renvoie à une ère révolutionnaire, aujourd’hui largement soumise à fantasmes, où les Noirs d’Amérique luttaient pour s’émanciper et, clamant leur fierté, inventaient des esthétiques capables d’exprimer leur aspiration à la liberté comme à la dignité?

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Ou bien faut-il seulement voir dans l’interminable vague soul revival qu’incarnent tant le regretté Charles Bradley que le cool Leon Bridges un entêtement à conserver vivant un style populaire rassurant, en ce que chacun le connaît et l’apprécie? Après tout, partant du même constat, beaucoup des héros rock grand public – Jack White maintenant ou Lenny Kravitz depuis trente ans – n’ont jamais dépassé le stade d’un recyclage systématique de formules depuis longtemps éprouvées, mais qui possèdent pour principale qualité le goût rassurant du familier. Hélas, de ce que l’on en sait, le mimétisme maniaque n’a jamais garanti seul la grandeur d’une chanson.

Sans surprise

Comme la regrettée Sharon Jones avant lui, la sensation estivale Jorja Smith (à Montreux le 9 juillet) ou encore le nouveau venu Manny Walters, Leon Bridges n’a aucunement l’ambition de faire avancer d’un seul pas soul ou R’n’B. En 2015 sur la scène du Montreux Jazz Club, comme à travers ce Good Thing fort élégant et vain à la fois, son propos se limite à délivrer un art classieux, sans surprise qui vaille, sinon des ritournelles au charme direct, sépia pour certaines, çà et là soigneusement rehaussées de sons à la mode. Et ça fonctionne! En effet, certainement conscient que le statut du «nouveau Sam Cooke» dont la critique l’a vite gratifié finirait par s’avérer écrasant, averti aussi que son étoile risquait bientôt de pâlir si quelques changements cosmétiques ne venaient pas aiguiser l’intérêt qu’on pouvait bien lui porter, Todd Michael Bridges (pour l’état civil) convoque néo-soul «à la Usher», électro-jazz endimanché et quelques grooves ouatés qu’on dirait ciselés par Pharrell Williams en personne.

Habile et suave, indéniablement adroit pour bâtir des mélodies capables de satisfaire le plus grand nombre (la ballade «Bet Ain’t Worth the Hand», le funk délicieusement paresseux de «Bad Bad News»), Leon, 30 ans l’année prochaine, combine alors ce qui peut l’être sans complexe. Chez lui, n’attendre aucun commentaire sur son époque. Pas un risque, en quelque sorte. Seulement cette volonté de demeurer un trait d’union bienfaisant entre un monde révolu, dont on pleure encore les hérauts perdus comme Marvin Gaye, et le nouveau, incarné outre-Atlantique par la scène rap d’Atlanta.

La grâce de l’innocent

Hasard: Bridges est justement né dans la capitale de l’Etat de Géorgie. Le hip-hop, c’est le son qu’il écoutait, adolescent. A l’en croire, il se serait mis à composer sa soul millésimée sans jamais avoir entendu parler de Smokey Robinson et Al Green. S’il dit vrai, voyons-y alors un peu de la grâce des innocents. Car depuis le lancement à folle vitesse de sa carrière, le guitariste a fort bien appris. Invité par Barack Obama à la Maison-Blanche en 2016 lors d’une soirée donnée en hommage à Ray Charles, il connaissait en effet son «Genius» sur le bout des doigts. Depuis? Le cinéma est venu le trouver. Leon apparaît dans Ocean’s 8, de Gary Ross, et s’admirera bientôt chez Damien Chazelle (La La Land), dont le quatrième long métrage, First Man, est annoncé pour octobre.


Leon Bridges, «Good Thing» (Columbia Recors/Sony Music). En concert au Montreux Jazz Lab, mardi 3 juillet, avec Mahalia et Gary Clark Jr.

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