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Léon Tolstoï, un écrivain en lutte contre la violence politique

«Les Insurgés» réunit les textes que l’auteur de «Guerre et paix» a écrit entre 1860 et 1906 pour dénoncer le despotisme et chercher les voies vers une société plus juste

Les récits regroupés par Michel Aucouturier dans ce recueil qu’il a baptisé Les Insurgés relèvent de l’examen de conscience – que pratiqua Tolstoï jeune comme vieux: le privilégié a honte de ses privilèges, l’officier a honte des châtiments corporels auxquels sont soumis ses soldats, l’empereur (Alexandre Ier) a honte de ses quarante-sept ans de débauche, d’hypocrisie, d’adulation dont il s’est laissé bercer.

C’est à la fin de sa vie que Tolstoï s’empara de la légende (toujours persistante) qui veut qu’Alexandre Ier ait mis en scène sa «fuite» en substituant le cadavre d’un soldat qui lui ressemblait physiquement et décédé après le long supplice de «l’allée verte». Expliquons: le fautif est condamné à mille ou cinq mille (ou plus) coups de verges donnés par les soldats entre lesquels il passe, puis se fait traîner, sanguinolent et demi-inconscient. L’ancien tsar réapparaît en Sibérie sous l’identité d’un starets, homme de Dieu et thaumaturge, que le peuple vient consulter. Le journal du starets est doublement percutant: acte de contrition du tsar, puis du starets lui-même, il ressemble évidemment à Tolstoï, qui finira sa vie par sa propre «fuite» en quittant Yasnaïa Poliana.

Satire au vitriol

Certes la repentance prend chez Tolstoï la forme d’une satire vitriolesque, alors que lui-même a dit détester la satire. Ce petit recueil de textes presque inconnus en français respire l’indignation, et même la suffocation face aux violences instituées. Mais on y trouve aussi l’autre pôle du monde tolstoïen: une focalisation très rapprochée, une façon de loucher sur chaque particule du réel, sur chaque éclaircie de bonheur.

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«Les Décembristes» nous montre un noble vieillard proscrit après le soulèvement du 14 décembre 1825, et qui, rejoint par sa femme, a sans broncher supporté le bagne de Nertchinsk, puis la relégation à Irkoutsk, dans l’épreuve menant naïvement une vie vertueuse, paradoxalement heureuse. Trente-cinq années après sa condamnation, Alexandre II, succédant à son père, vient de proclamer une amnistie. Le lecteur familier de Guerre et paix apercevra dans cet embryon de roman un prototype de Pierre Bezoukhov, en son épouse les «femmes de décembristes», ces jeunes princesses qui suivirent leurs maris au bagne sibérien.

Ecriture du bonheur

Le vieillard et toute sa maisonnée arrivent à Moscou au bout d’un voyage de six semaines. Le bruit se répand vite que le proscrit amnistié par le nouveau souverain est de retour: le voici choyé par la haute société alors qu’un an avant on aurait à peine chuchoté son nom. Le récit allie la satire, plutôt bienveillante ici, à une écriture du bonheur où l’on reconnaît la «focale» narrative de Tolstoï: le vieil homme est saisi par une exaltation due au retour sur les lieux de félicité de son enfance, les carillons des quarante fois quarante clochers de Moscou lui restituent miraculeusement et son enfance et la «Moscou qu’il avait toujours portée dans son cœur».

Le rire contagieux de sa fille, les gronderies de la tante, tout annonce la poétique de la moitié «familiale» de Guerre et paix; mais il faudra, pour aboutir au futur chef-d’œuvre, que l’auteur remonte bien plus loin que les trente-cinq années qu’ont duré le bagne et l’exil sibérien de ce Pierre Labazov (plus tard Bezoukhov); Guerre et paix raconte la préhistoire du décembrisme, ce premier récit en est une conclusion, rejetée par l’auteur.

La violence extrême du pouvoir

«
Après le bal», «Pour quelle faute?», «Le Divin et l’humain», et les «Notes posthumes de Fiodor Kouzmitch», récits bien plus tardifs, sont en comparaison d’une extrême noirceur. L’«allée verte» se retrouve dans tous ces récits, symbole d’une violence extrême du pouvoir qui justifie tous les terrorismes. Cependant, Tolstoï, devenu apôtre de la «non-violence», a eu beaucoup de mal à se situer par rapport aux «violents» du XIXe siècle russe, ces «hommes révoltés» dont Camus a fait le diagnostic.

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Un colonel, père de la fiancée adorée, est surpris le soir par le fiancé en train de commander une bastonnade à mort, et tout sentiment autre que la révolte disparaît. Un jeune Polonais envoyé en Sibérie pour sa participation au soulèvement de 1831, dont l’épouse prépare la fuite et qui va être repris, et passer lui aussi par «l’allée verte», affiche l'«antipatriotisme» de Tolstoï, indigné par la politique d’annexion de son pays. La bastonnade qui met à mort le sosie d’Alexandre Ier, et lui permet de mettre en scène sa fausse mort, met en branle une crise de conscience encore plus virulente. Ce sont des récits tordus par la colère, cinglés par le sarcasme, nourris d’une vraie haine pour «Nicolas le Bastonneur». Notons que les châtiments corporels n’ont disparu en Russie qu’en 1904, Tolstoï ayant beaucoup contribué à leur abolition.

Ils nous font vivre le cauchemar éveillé qu’est la vie sociale avec sa violence mi-étalée, mi-cachée – moteur de ce Tolstoï qui se solidarise avec les «insurgés». Il faut se pincer pour admettre la véracité de ce cauchemar, et Tolstoï fait plus que nous pincer, il nous tord le bras. «Lui, c’est moi», pense le tsar et chaque coup assené au malheureux supplicié entre en lui, comme il entre en nous, lecteurs. Et seul le sommeil peut nous servir de soin palliatif, car tous, tous, nous sommes responsables.

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«Récits», Léon Tolstoï, Les Insurgés. Cinq récits sur le tsar et la révolution, traduction nouvelle et édition de Michel Aucouturier, Folio classique Gallimard, 256 pages.
 
 
 
 
 

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