Leonardo Padura rend un hommageaux «hérétiques»

Un tableau de Rembrandt sert de fil rouge à l’écrivain

cubain, qui raconte le destin d’une famille juive de l’Amsterdam du XVIIe siècle au Cuba d’aujourd’hui

Genre: Roman
Qui ? Leonardo Padura
Titre: Hérétiques
Trad. de l’espagnol (Cuba)par Elena Zayas
Chez qui ? Métailié, 606 p.

La Havane, 1939. Sur le quai, le petit Daniel Kaminsky et son oncle Joseph attendent leur famille. Ils ne sont pas les seuls: de nombreux membres de la communauté juive de Cuba sont venus accueillir les passagers du SS Saint-Louis. Mais le paquebot repartira avec ses passagers.

Leonardo Padura ouvre Hérétiques sur cet épisode peu glorieux de l’histoire de son pays. Neuf cents Juifs sont à bord du SS. Saint-Louis. Ils doivent transiter par Cuba avant de rejoindre les Etats-Unis. Les billets et le visa leur ont été vendus à un prix exorbitant pour des gens que le régime nazi a privés de tous leurs biens. Mais dans le temps de la traversée, le gouvernement cubain change les conditions d’accueil et augmente les prix.

Au bout d’une semaine, le bateau repart. Les Etats-Unis et le Canada refusent à leur tour l’accès aux passagers. Le SS Saint-Louis traverse à nouveau l’Atlantique. Les candidats à l’émigration sont redistribués dans différents pays d’Europe. Les Kaminsky – les parents et la petite sœur de Daniel – restent aux Pays-Bas d’où ils seront déportés. Ils mourront dans les camps. Leur seule fortune – un petit portrait peint par Rembrandt – a disparu avec eux.

Et voilà qu’en 2007, ce témoin du passé resurgit dans une vente aux Etats-Unis. Le fils de Daniel Kaminsky, un peintre américain à succès, prend contact avec Mario Conde pour tenter de remonter le fil qui mène à ses grands-parents et au tableau.

Les lecteurs de Leonardo Padura connaissent bien le Conde, héros de ses romans policiers. Il joue aussi un rôle secondaire dans le remarquable roman sur l’exil et la fin de Trotski et sur son assassin, Ramon Mercader, L’homme qui aimait les chiens (SC du 22.01.2011). Cet ancien flic désabusé survit en vendant des livres rares issus du démantèlement des bibliothèques cubaines, publiques et privées. Un peu alcoolique, un peu sentimental, ami fidèle et amoureux hésitant, il ne résiste pas quand une énigme s’offre à lui.

Ici, en résumé: les Kaminsky ont-ils vendu le Rembrandt pour tenter de débarquer à Cuba? Qui les a trompés, dépouillés et donc envoyés à la mort? Comment le portrait est-il arrivé dans une maison de ventes new-yorkaise? Ces questions vont amener le Conde à enquêter sur les Juifs à Amsterdam vers 1640, et sur l’atelier du peintre, à la recherche du modèle du portrait. Le récit se construit ainsi sur trois niveaux: à Cuba dans les années 1940 et 1950, le roman d’éducation de Daniel Kaminsky, jusqu’à son exil à Miami; à Amsterdam, celui d’Elias, un jeune Juif que Rembrandt accepte parmi ses assistants, et qui est prêt à braver l’interdit qui pèse sur la figuration dans sa religion; à Cuba, au début du XXIe siècle, avec la «tribu» du Conde, et sur les traces d’une jeune fille disparue, une emo, ces adolescents fascinés par la mort et le suicide, emblématique du désarroi de la jeunesse cubaine.

Un roman ambitieux et complexe, dont le fil rouge est ce portrait, comme un violon était celui du Confiteor de Jaume Cabré (Actes Sud, SC 21.09.2013). A chaque génération, quelqu’un renie la foi dans laquelle il a été élevé. Après la disparition des siens, Daniel Kaminsky refuse de croire en un Dieu quelconque, tout en faisant semblant d’adhérer au judaïsme intransigeant de son oncle, le bon Joseph. Pour épouser une fille de bonne famille, Daniel se convertira au catholicisme avant de revenir plus tard à la religion de ses ancêtres.

Joseph lui-même trahit ses convictions pour venger les siens. Le jeune apprenti de Rembrandt est mis au ban de la communauté juive d’Amsterdam. Les adolescents cubains de bonne famille, qui n’ont rien à faire de l’allégeance de leurs parents aux diktats de l’idéologie, se précipitent dans la drogue et les croyances les plus bizarres. Ces parents eux-mêmes ont trahi la révolution et sont devenus des bourgeois. Le Conde est au bord de renier son idéal libertaire pour épouser sa compagne (il sera libéré de cette extrémité à laquelle il se condamne lui-même!).

L’histoire de Daniel est emblématique d’une génération qui a dû se réinventer. Celle de son oncle Joseph est émouvante et généreuse. Toutes deux sont liées à la tragédie des Juifs d’Europe centrale. La traque de ceux qui ont volé le tableau est bien menée, et l’enquête sur la jeune emo disparue ouvre un volet intéressant. La vie quotidienne du Conde, ses copains, ses amours, ses soucis d’argent, son ironie, sa révolte contre un système qui a perverti les idéaux de sa jeunesse: ces aspects raviront les amateurs de Padura.

L’épisode historique qui occupe le centre du roman – Amsterdam, vers 1640 – est très bien documenté. On en apprend beaucoup sur ce lieu où les Juifs d’Europe, qui y ont trouvé asile, se surveillent et se bannissent entre eux. Mais, sorti de son biotope cubain, Padura est moins convaincant, et ce chapitre, en dépit de son intérêt, fait un peu «film en costumes». Et il rompt l’équilibre du livre, bien qu’il révèle des éléments importants.

L’ampleur du projet est à la fois l’intérêt et la limite de Hérétiques. Mais, dans l’ensemble, ce roman reste un ouvrage remarquable, riche et complexe. On y retrouve le leitmotiv qui traversait L homme qui aimait les chiens: un plaidoyer pour le libre arbitre et pour la liberté de pensée, quel que soit le prix à payer.

,

Rembrandt

Propos attribués au peintre, (cités par Leonardo Padura)

«L’amère vérité c’est que, tant que je dépendrai de l’argent des autres, je ne serai pas complètement libre»