Genre: histoire
Qui ? Alessandro Barbero
Titre: La Bataille des trois empires. Lépante 1571
Traduit de l’italien par Patrizia Farazzi et Michel Valensi
Chez qui ? Flammarion, 678 p.

De ce côté-ci de la Méditerranée, c’est sans doute une des batailles navales les plus représentées à l’époque moderne – difficile de parcourir un musée italien sans croiser au moins un tableau reproduisant l’affrontement des vaisseaux turcs et chrétiens au large de Lépante ( aujourd’hui Naupacte ) à la fin du XVIe siècle. Victoire éclatante et à vrai dire assez inespérée d’une coalition hispano-vénitienne mise sur pied par le pape Pie V contre la marine ottomane, l’événement a fait date dans la mémoire occidentale.

S’agit-il pour autant d’un choc décisif des civilisations? Du point d’arrêt mis par la fortune des armes à l’inexorable avancée turque vers le nord-ouest? Ou la journée du 7 octobre 1571 n’a-t-elle finalement pas changé grand-chose à un processus déjà engagé? Tous les grands événements historiques suscitent ce type d’interrogation mais peu y sont aussi propices que celui-ci, tant le hasard et les rendez-vous manqués semblent avoir joué un rôle dans l’issue du combat.

Esprit sceptique et conteur hors pair, Alessandro Barbero s’y engage avec maestria dans un récit coloré et vivant où le souci du détail événementiel habille la démarche critique sans jamais l’éclipser. Dans toute la mesure où les sources le permettent, il s’efforce de restituer aussi bien le point de vue ottoman que celui, reflété dans une abondance de récits, Mémoires, journaux et procès, des acteurs italiens et espagnols du drame.

Chez ces derniers, c’est la rivalité, voire la méfiance et la duplicité qui dominent. A la tête chacun d’un empire méditerranéen fragilisé par l’avancée turque, le roi d’Espagne et la République de Venise ont autant d’ambitions concurrentes que d’intérêts communs. Et l’antagonisme est particulièrement vif entre la Sérénissime et Gênes, banquière et vassale de Philippe II. Sans la volonté de Pie V, passé de l’Inquisition au Saint-Siège, pourfendeur de juifs et d’hérétiques en tout genre, de faire l’unité des chrétiens face à la menace musulmane, la coalition n’aurait sans doute jamais vu le jour.

L’occasion se présente en 1570 avec la décision de Selim II de reprendre Chypre à Venise qui l’occupe depuis un siècle. Pour le jeune sultan, monté sur le trône quatre ans plus tôt à la mort de Soliman le Magnifique dont il est très loin d’avoir la trempe, il s’agit d’asseoir sa légitimité par une campagne victorieuse. Et comme le représente le vizir Sokullu Mehmet à l’ambassadeur de la Sérénissime à Constantinople, Marcantonio Barbaro, Chypre est si proche des côtes turques et si loin de la République qu’on se demande ce que cette dernière a à y faire…

Si personne ne s’oppose franchement à la suggestion du pape de faire front commun contre l’offensive turque, chacun y va avec ses arrière-pensées, dont la plus répandue est qu’en s’y prenant adroitement, on évitera l’affrontement. Il faut dire qu’armer une flotte n’est chose facile d’aucun côté des Dardanelles. Tout fait problème: le bois, raréfié par la déforestation des côtes méditerranéennes, les charpentiers, la place dans les arsenaux, les rameurs et les soldats. Sans compter le typhus, qui ravage les équipages chrétiens en 1570 pour fondre sur les galères turques à l’automne suivant.

A ce moment, le camp chrétien a enfin réussi à s’unifier dans la Sainte Ligue dont la flotte, la plus importante jamais armée à ce jour, a pris tout l’été pour se rassembler à Messine, où elle a été placée sous le commandement de don Juan, frère cadet – et bâtard – de Philippe II. De Chypre, on ne parle plus guère: Nicosie est tombée en septembre 1570 déjà et Famagouste a capitulé deux mois plus tôt. Le gros de l’escadre turque est en Adriatique, où elle harcèle les possessions vénitiennes. La saison des combats touche à sa fin et, dans le camp chrétien, on est partagé entre le désir de gloire et celui de conserver ses galères intactes pour l’année suivante.

Finalement, Selim II, en intimant à ses commandants de rester en Méditerranée plutôt que de revenir hiverner à Constantinople comme ils le voulaient, scelle le sort de sa flotte. Apprenant que cette dernière campe, affaiblie par un été belliqueux, dans le golfe de Lépante, Don Juan n’a plus d’autre choix que d’attaquer.

La bataille dure de midi au crépuscule. Plus nombreuses, les forces de la Sainte Ligue sont aussi beaucoup mieux pourvues en artillerie et elles peuvent compter sur l’appui dans les combats d’une partie de leurs rameurs, engagés volontaires. La flotte turque sort laminée de l’affrontement. Du côté chrétien, on songe un instant à continuer sur sa lancée pour attaquer quelque possession turque – Durazzo ou Valona dans l’Adriatique, voire Chypre ou même Constantinople. Mais on est déjà le 8 octobre, les dégâts sont importants et les vivres manquent. Finalement, l’avantage acquis sur le Turc ne sera pas exploité.

Malgré cela, la victoire, on l’a dit, marque durablement les mémoires. La flotte reconstituée par le sultan au cours de l’hiver n’a pas la qualité de la précédente et ne sera pas en position de modifier en sa faveur les équilibres en Méditerranée. Stoppée sur terre devant Vienne en 1529, l’avancée turque est définitivement enlisée. Le poids précis de la victoire de Lépante dans un processus amorcé en amont dans les dynamiques internes propres à l’Empire ottoman est incertain. Mais l’événement reste décisif pour tous ceux qui, amiraux ou galériens, hommes ou femmes, ont été pris dans sa fabrication. Et dont Alessandro Barbero, jamais oublieux de la dimension humaine du récit historique, s’attache à détailler le sort, abject ou magnifique.

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Paolo Paruta, homme d’Etat et écrivain vénitien

Auteur de «L’Histoire de la guerre de Chypre»

«Là où les Turcs […] laissaient les nôtres blessés mais pouvant encore combattre, les coups de nos arquebusiers étaient tous mortels»