L’épopée Beethoven de Mélodie Zhao

Classique A 19 ans, la pianiste sino-helvétique vient d’enregistrer les32 sonates du maître

Un défi colossal qu’elle motive par son ressenti intérieur

Elle l’a fait, elle l’a osé. A 19 ans, Mélodie Zhao vient d’enregistrer les 32 Sonates de Beethoven. Soit l’œuvre d’une vie condensée en une dizaine de CD, qui sortiront à la fin mars sous le label Claves. La pianiste suisse, née en Gruyère de parents d’origine chinoise, en a donné un bel échantillon mardi soir, lors d’un concert au Victoria Hall de Genève. «Je l’ai fait parce que je le sentais», dit-elle, à la fois rigolarde et impassible.

Si Beethoven est joué universellement par les pianistes, peu osent se mesurer au massif que représentent les 32 Sonates pour piano (une dizaine d’heures de musique) . Même Daniel Barenboim ou Alfred Brendel n’ont pas enregistré l’intégrale à un âge pareillement jeune . D’autres, au contraire, prennent leur temps afin de les posséder entièrement: le grand Maurizio Pollini fréquente ces sonates depuis les années 1970 et n’a toujours pas bouclé son intégrale! A elle seule, la 29e Sonate dite «Hammerklavier» représente un Everest dans ce corpus. Beethoven lui-même l’avait reconnu en disant qu’enfin, à l’âge de 49 ans en 1819, il savait composer («Maintenant je sais écrire») et en ajoutant à son éditeur: «Voilà une sonate qui donnera de la besogne aux pianistes lorsqu’on la jouera dans cinquante ans!»

Mélodie Zhao, elle, avait sept sonates dans les doigts (dont la fameuse Appassionata) avant d’apprendre les 25 restantes. A force de volonté et de ténacité, elle est parvenue à convaincre sa maison de disques Claves à se lancer dans l’aventure. Avec l’appui d’Olivier Verrey, président de Claves Records à Pully et secrétaire général de la Fondation de Famille Sandoz, d’André Piguet et de la Fondation Hans Wilsdorf, elle a concrétisé ce rêve qui lui ressemble. Cette marathonienne du clavier enregistrait déjà à 13 ans les 24 Etudes de Chopin – âge précoce pour un pareil cycle! – et à 16 ans les 12 Etudes d’exécution transcendante de Liszt (chez Claves).

Chez elle, à Saint-Prex, auprès de ses parents qui habitent dans le vieux bourg, la pianiste visualise les photos d’un shooting pour illustrer la couverture et les photos à l’intérieur des disques. Elle hésite: telle image trop suggestive, telle autre «trop commerciale», telle autre poétique mais peut-être attendue. Ces jours-ci, elle enchaîne des allers-retours en Valais pour finaliser le montage des dernières prises faites en décembre dernier, au Studio Ansermet à Genève, en compagnie de son ingénieur du son Jean-Claude Gaberel. Tout un travail qu’elle supervise avec la passion qu’elle met dans son jeu. Tout un art qu’elle maîtrise jeune déjà, peut-être mieux que son image qui lui échappera forcément.

A 19 ans, Mélodie Zhao a un solide parcours derrière elle. Née d’une famille musicienne, dont un père violoniste (fin cuisinier par ailleurs!) qui l’a coachée depuis son enfance, elle a avancé à pas de géante. «J’ai commencé le piano à deux ans et dix mois. A trois ans déjà, je savais que je voulais devenir pianiste.» Née à Bulle, la petite Mélodie a passé son enfance à Pékin. Elle a eu plusieurs professeurs de piano là-bas. A neuf ans, elle rentre définitivement en Suisse. Elle étudie auprès de Mayumi Kameda, l’épouse de Jean-Jacques Balet, au Conservatoire de Genève, puis entre à 13 ans en section professionnelle dans la classe de Pascal Devoyon. «En Chine, j’ai eu une très bonne éducation pianistique, mais après, pour la musique, il valait mieux être ici, pour la langue, pour la mentalité.»

A ce jour, Mélodie Zhao bénit la rencontre avec Pascal Devoyon, pédagogue français réputé, professeur actuellement à la prestigieuse Université des arts de Berlin, enseignant par ailleurs à l’école Toho Gakuen de Tokyo. «Il n’a pas une tête, il a deux têtes!» s’exclame le père de Mélodie Zhao. Sa fille renchérit: «Ce qu’il dit est toujours très bien justifié, avec une logique incroyable. Dans ses cours, c’est ma propre personnalité qui éclôt, non pas ce qu’il dit. Il ne me cache rien: il donne tout.»

Dans le salon à Saint-Prex, un pianino historique Pleyel de 1846 trône en majesté. Le piano à queue Kawai de Mélodie, lui, est littéralement enserré dans une pièce en forme de caisson pour empêcher toute vibration extérieure. L’atelier de travail est aussi mesuré – en dimensions – que le projet d’enregistrement est pharaonique.

«Je n’ai pas eu de doutes jusqu’au moment où j’ai fini, dit-elle. Après, le soir même de l’enregistrement, ma tête a commencé à tourbillonner et je me suis dit: «Mélodie, pourquoi tu as fait ça? Est-ce vraiment bien? Est-ce juste pour se la péter? Est-ce un défi terroriste, une sorte de défi contre moi-même? Est-ce que j’ai tout donné pour que ce ne soit pas inutile?»

Cette traversée des 32 sonates , elle l’a vécue en miroir avec le passage de l’adolescence au début de l’âge adulte. «A mon âge, on change beaucoup. Entre 17, 18 et 19 ans, on est trois personnes différentes.» Avec le recul, cette intégrale lui a ouvert «beaucoup de portes intérieures». «Je vivais vraiment ce que je jouais. Il y a la fougue, cette espèce de révolution que j’ai vécue, puis le recueillement des dernières sonates. J’ai l’impression d’avoir accompli une énorme évolution en enregistrant ces sonates.»

Si Mélodie Zhao éprouve une peur, c’est celle d’ennuyer son auditoire. Tout, chez elle, dépasse l’entendement. «Mon professeur était contre, tout le monde était contre», avoue-t-elle, mais elle n’est pas du genre à lâcher. Même son agent Pedro Kranz, de l’agence de concert Caecilia, a fini par lui accorder son libre arbitre. Plus qu’un défi, Mélodie Zhao parle d’un «voyage». «Je ne serais pas arrivée au bout du projet si je l’avais pris simplement comme un défi. C’est trop grand, c’est trop complet. Ça nécessite de tout donner, tout ce qu’on sait, tout ce qu’on a vécu, toutes nos mémoires, toute notre hypersensibilité.»

Mélodie Zhao a bien conscience que le marché du disque est saturé. Elle a écouté des pianistes célèbres comme Artur Schnabel, Friedrich Gulda, Wilhelm Kempff – sa préférence allant à Yves Nat. Soit une conception de Beethoven plutôt énergique, aux tempi enlevés. Du reste, le trait de Mélodie Zhao est articulé, la conception d’ensemble très claire (d’après le récital entendu mardi soir à Genève). Tout juste s’il ne lui faut pas approfondir encore l’expression par moments, qu’elle a bien su camper dans le premier mouvement de la Clair de lune. «Moi aussi, il m’arrive d’être contemplative quand je joue», insiste-t-elle.

Est-elle satisfaite à présent que l’intégrale est bouclée? «Toute la Sonate «Hammerklavier» , je l’ai trouvée pas mal, dit-elle. Pour d’autres sonates, j’ai l’impression de ne pas être arrivée au bout de ce que je voulais dire», nuance-t-elle avec un sens de l’autocritique. Pour les sonates de jeunesse, elle a utilisé un piano Bösendorfer, «au son très perlé», et pour les sonates de la maturité, le Steinway du Studio Ansermet. Aussi forte que soit sa personnalité, Mélodie Zhao rend hommage à Pascal Devoyon, «directeur artistique de l’interprétation», et à son père, présent durant les séances d’enregistrement.

«La personnalité de l’interprète, c’est peut-être tout ce qui compte, puisqu’il y a déjà tant d’intégrales.» Une nécessité vitale, qu’elle est prête à affronter, même si elle sait que son intégrale – disponible par souscription à un prix de lancement très accessible – sera livrée aux critiques. «Après tout, les gens pensent ce qu’ils veulent, moi je sais que je devais le faire.»

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«Je ne serais pas arrivée au bout de l’intégrale si je l’avais prise simplement comme un défi»