Luan Starova. Le Rivage de l'exil. Trad. de Clément d'Içartéguy. Préface d'Edgar Morin. L'Aube, 284 p.

C'est une histoire familiale compliquée que Luan Starova raconte de l'un à l'autre de ses romans: Le Temps des chèvres, Les Livres de mon père, Le Musée de l'athéisme, tous traduits chez Fayard. L'auteur est né en Albanie, quelques années avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Dès le début du conflit, sa famille s'est exilée en Macédoine, sur l'autre rive du lac d'Ohrid. Luan Starova écrit et publie dans les deux langues qui forment son identité, l'albanais et le macédonien, mais il ne se reconnaît qu'une seule patrie: ce lac d'Ohrid, bordé sur sa rive macédonienne par certains des plus beaux et plus anciens monastères orthodoxes des Balkans, mais qui est pourtant devenu une frontière. Une frontière qui, «tel un mur balkanique, allait être un jour érigée pour durer plus longtemps et cacher plus de secrets que partout ailleurs dans la région».

«Une famille de déracinés», l'expression revient souvent sous la plume de Luan Starova, pour indiquer le lot commun de nombreux enfants des Balkans, ballottés par les guerres et les nouveaux équilibres politiques. Le besoin de racines que ressent tout être humain est exprimé par des objets symboliques: les clés des maisons que la famille a successivement occupées et que la mère conserve précieusement, et la bibliothèque paternelle: «Les livres de mon père compensaient tout ce que le destin ôtait à la famille au moment des pérégrinations au caractère décisif qu'occasionnaient les guerres, les incendies, les inquisitions idéologiques.» Juriste et philosophe, ce père qui a étudié le droit coranique à Istanbul avant de devenir provisoirement juge socialiste à Skopje, a certes perdu bien des ouvrages, mais il a toujours réussi à sauver ses livres saints, vieilles et précieuses éditions de la Bible et du Coran. Les petites brochures de propagande socialiste qui figuraient également sur les étagères de la bibliothèque avaient surtout pour but de détourner l'attention d'éventuels censeurs.

Le stalinisme albanais a interdit durant longtemps tout retour vers le pays des origines, dont les nouvelles ne parviennent que sous la forme de télégrammes annonçant la mort des proches. La famille choisit cependant, en Macédoine, de ne plus faire partie de la cohorte des émigrés, et de ne pas tenter un autre exil, loin des Balkans. A Skopje, «la grande ville au bord du fleuve Vardar», la famille reçoit la citoyenneté yougoslave, et les enfants adhèrent, les uns après les autres, à la Ligue des communistes du maréchal Tito. Le père se réfugie dans les livres, mais le narrateur ressent à son tour le besoin d'un départ. Ce sera le train pour Paris, alors que le père emmenait souvent les enfants à la gare, quand ils étaient petits, pour contempler le départ du Balkan Express, ce train mythique partant vers Istanbul, l'ancienne capitale.

Ancien ambassadeur de Yougoslavie, puis de Macédoine, professeur de littérature française, Luan Starova est parfois critiqué par certains des siens, les Albanais de Macédoine, pour son opposition à toute forme de nationalisme. Il vient d'être élu à l'Académie macédonienne des arts et des sciences: c'est la première fois qu'un Albanais accède à cette institution, dans un pays toujours divisé par le heurt des nationalismes.

Les romans de Luan Starova ont l'immense mérite de rappeler que, derrière le maquis des barrières que l'histoire a tracées sur la carte des Balkans, se cachent des espaces de civilisation façonnés par une histoire largement commune. Recevant l'autorisation de revenir en Albanie, au bout de cinquante ans, la mère rassure l'un de ses fils: «Ne te fais pas de souci, mon petit garçon, au sujet de ta mère et des frontières. Toute ma vie n'a été qu'une frontière.»

Le passé ottoman, trop souvent dénigré, revit dans la figure du père érudit, qui s'est fait un devoir de conserver cette mémoire. Comme l'écrit Edgar Morin dans sa préface, «le lecteur d'Occident verra que les Balkans ne sont pas seulement terres de conflits religieux et ethniques, mais aussi terres de cultures irriguées par l'Orient et l'Occident, le Nord et le Sud». Une leçon qu'il est toujours utile de rappeler.