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Le célèbre rhinocéros d’Albrecht Dürer dessiné à partir des descriptions du véritable rhinocéros indien arrivé à Lisbonne en 1515.
© British Museum

Livres

L’épopée du rhinocéros qui a effrayé l’Europe entière

Eugène signe une fable très réussie sur la véridique histoire du pachyderme qui inspira à Albrecht Dürer sa célèbre gravure

Eugène a le talent du conteur, c’est-à-dire qu’il aime jouer. Avec les mots, avec ses lecteurs. Si l’humour occupe une place importante parmi la quinzaine de ses livres, il l’emploie comme un révélateur des faces nord du monde ou de chacun. Mais toujours sans s’appesantir, entre deux clins d’œil. Après Le livre des débuts, en 2015, recueil de débuts de roman, voici Ganda, une fable très drôle sur le rhinocéros indien qui a déplacé les foules de toute l’Europe à son arrivée à Lisbonne, en 1515.

C’était la première fois qu’un rhinocéros à une seule corne foulait le sol européen depuis les jeux du cirque romain. Les badauds mais aussi les naturalistes de tout le continent ont fait le déplacement. L’artiste Albrecht Dürer n’a pas pu se rendre au Portugal pour observer la bête prodigieuse. Mais à partir des descriptions faites par plusieurs correspondants, il fit une gravure qui a marqué son temps et l’histoire de l’art.

Folie des grandeurs

Voilà pour les quelques faits historiques. A cette trame, Eugène insuffle avec un bonheur communicatif l’énergie de la fiction et tout le piquant d’une ironie constante. Car en suivant le parcours du placide pachyderme arraché à ses pâturages du Gujarat, Eugène croque la folie des grandeurs des puissants, la démesure et la violence des conquêtes, la façon dont l’histoire maquille les massacres en nobles victoires.

A la galerie des hauts personnages, du vice-roi des Indes portugaises Alfonso d’Albuquerque à François Ier, du pape Léon X à Manuel Ier, montrés en grands enfants hystériques et bouffis d’orgueil, répond, tout au long du livre, le cortège mélancolique des animaux croisés durant le voyage de Ganda, ces antilopes, cette autruche, interloqués par le cirque des ambitions humaines. Car le goût du sabre et du sang des envahisseurs s’en est pris aussi aux bêtes, décimées jusqu’à l’extinction.

La mode des ménageries

Au milieu de ces rois qui veulent à tout prix suivre la mode des ménageries luxueuses, c’est-à-dire dotées d’animaux exotiques, se tient Ossem, le cornac de Ganda. L’histoire n’a retenu que son prénom. Eugène en fait un personnage à part entière, sorte de Scapin, finaud, roublard, qui s’attache réellement à son gigantesque animal. Quelle n’est pas la surprise d’Ossem l’Indien quand il voit les visages des Portugais s’allonger de stupeur devant la masse lourde de Ganda. Courant voire banal en Inde, le rhinocéros prend en Europe les atours d’une apparition surnaturelle. Ossem s’en tient les côtes de rire.

Ce décentrement, le fait de regarder le monde en enlevant les lunettes de l’ethnocentrisme, est un motif récurrent du récit. Eugène s’amuse à rappeler que là où les navigateurs européens sont arrivés sûrs de leur supériorité et de leur faste, les Chinois, bien souvent, y avaient débarqué bien longtemps avant eux, en déployant des richesses incomparables.

L’humour de Ganda tient aussi aux dialogues. On pense, un peu, à l’art du décalage employé dans la série Camelot. Au milieu de l’apparat des cours du XVIe siècle, les personnages ont des échanges ultra-contemporains, rapides, estampillés 2018. Eugène parvient à fondre le procédé dans l’ensemble du roman.

Le regard du rhinocéros

La façon dont Albrecht Dürer fait son apparition dans ce récit mené tambour battant est irrésistible. Eugène peint l’artiste au fond du spleen devant son manque d’inspiration («Dessiner un des quarante visages de pierre ornant la Belle-Fontaine sur la place du Marché? Esquisser les mains d’une lavandière, près de la fontaine carrée? Immortaliser la petite chouette juchée dans le clocher de l’église Saint-Laurent? A quoi bon?»).

Eugène décrit le regard que Dürer donne à son rhinocéros qu’il dessine à partir de la description de Ganda. Le passage offre une réflexion sur les pouvoirs de l’art et de la fiction et, à la lecture, on se demande si l’élément déclencheur de ce livre chez Eugène n’a pas été justement l’œil du rhinocéros. Comme si le livre était une variation autour de ce regard si calme, si humain de la bête à une corne.


Eugène, «Ganda», Slatkine, 170 p.

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