Lire Sebastian Barry, c’est feuilleter un vertigineux album de famille. En cascadant de branche en branche sur un arbre généalogique où il ressuscite ses propres ancêtres en compagnie de bien d’autres revenants – des fantômes égarés dans les coulisses de la fragile Irlande, avec toutes ses tragédies. L’oreille tendue vers ces voix oubliées, Barry – né à Dublin en 1955 – compose depuis quatre décennies une vaste fresque qui, explique-t-il, lui permet de retrouver le cadre familial dont il a été cruellement privé tout au long de son enfance.

«Ma mère, une comédienne très talentueuse, et mon père architecte étaient souvent absents de la maison. Ils appartenaient à la bohème dublinoise et pensaient qu’il fallait en finir avec les schémas traditionnels concernant la famille. Cette posture a été désastreuse pour nous, les enfants. A l’époque, je ne connaissais aucun membre de ma parenté élargie, de Cork à Galway, un cortège immense de cousins, de grands-oncles et de tantes qui avaient mené des existences scandaleuses, commis des erreurs politiques ou appartenu à la mauvaise communauté religieuse. Plus tard, je les ai rencontrés et ce sont eux qui ont servi de canevas à mes romans», confie l’auteur.

Fuir la Grande Famine

Parmi eux, Eneas McNulty, le policier qui a trahi son clan en pactisant avec les Anglais. Roseanne McNulty, qui a passé la moitié de sa vie dans un hospice psychiatrique où l’on enfermait les filles-mères. Jack McNulty, un «homme provisoire» jeté dans la fournaise de la Seconde Guerre mondiale. C’est encore un McNulty, le jeune Thomas, que Barry met en scène dans Des Jours sans fin. Né vers 1830 dans une Irlande «crevant de faim sur ses pieds nus», il décide de fuir la Grande Famine et, à 13 ans, il grimpe sur un navire en partance pour le Canada, où il débarque comme un pestiféré avant d’atterrir dans le Missouri, vêtu d’un vieux sac de blé attaché à la ceinture.

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Un jour d’orage, réfugié sous une haie, Thomas McNulty y rencontre un autre vagabond venu de la Nouvelle-Angleterre, John Cole, qui deviendra son compagnon de galère et, surtout, le grand amour de sa vie. «On était deux vauriens sortis de la poussière, dit Thomas, deux copeaux de bois dans la rudesse du monde.» Travestis en jeunes filles, harnachés de froufrous et de perruques blondes, aspergés de parfum, ces clones de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn vont commencer par danser le fox-trot dans un saloon sous les yeux lubriques de mineurs endurcis, assez éméchés pour n’y voir que du feu. Et lorsque s’effaceront leurs traits juvéniles, ils s’engageront dans «le commerce de la mort» aux côtés des troupes américaines pour aller décimer les Indiens, ces Peaux-Rouges que les colons veulent rayer de la surface de la terre pendant la conquête de l’Ouest, au prix de deux dollars le scalp.

Tuer à l’aveugle

C’est l’histoire d’un génocide que retrace alors Barry, une boucherie où les Grandes Plaines s’abreuvent de sang. «On transperçait les corps, on tuait à l’aveugle tout ce qui bougeait. Les bébés arrachés aux bras de leurs mères ont été achevés comme le reste. On était des assassins, les pires assassins qui aient jamais existé», raconte Thomas, qui dénonce aussi la cruauté des Apaches dans cet effroyable western où se ruent les troupeaux de bisons, où l’immensité des paysages «peut rendre fou», où «les débris de l’innocence se consument dans votre poitrine comme une braise venant du soleil lui-même».

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Le second acte s’ouvre deux ans plus tard, après que Thomas et John eurent sauvé des massacres une petite Indienne qu’ils cajoleront comme leur fille adoptive. Mais ils n’en ont pas fini avec la violence. Engagés pendant la guerre de Sécession auprès des troupes de Lincoln, ils vont combattre les confédérés dans le Massachusetts puis dans le Tennessee, au pas de charge, baïonnettes aux poings, sous des orages d’obus. «Comme une soudaine explosion de fleurs de printemps, le champ de bataille se transforme en un étrange tapis de flammes. L’herbe a pris feu et elle brûle généreusement. Les blessés hurlent à terre comme du bétail mal abattu. Il y a des gorges à moitié sectionnées. Puis la lune s'élève paisiblement dans le ciel et elle étend ses longs doigts presque inutiles. Pour parvenir à dormir la nuit, il faut être mort.»

Voyage vers la féminité

La sauvagerie des humains, l’auteur du Testament caché la dépeint comme du Céline. Et si les mots doivent sauver le monde, ceux de Barry s’acquittent de cette tâche grâce à leur lyrisme, à leur énergie vengeresse, à leur sens de l’épopée. Et à leur art de voltiger par-dessus les décombres de l’Histoire, sur les traces de deux desperados égarés dans la géhenne de ce Nouveau Monde qu’ils croyaient être une terre promise. L’Amérique? C'est dans un bain de sang qu’elle est née, et pas seulement dans la case inoffensive de l’oncle Tom.

Restent les horizons infinis, les paysages rédempteurs et, tout au long de leurs confessions, ce voyage vers la féminité qu’entreprennent les deux amants: une quête éperdue de la tendresse, seul viatique à leur calvaire, seule manière de se reconstruire dans la barbarie. «Je suis né homme et j’ai grandi femme», dira Thomas au détour d’un récit qui est aussi une belle réflexion sur les mutations de l’identité sexuelle. Et, sans doute, le livre le plus violent de Barry, inlassable archiviste des mémoires perdues dans les ténèbres du passé.


Sebastian Barry, «Des Jours sans fin», trad. de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, Gallimard, 260 p.