Classique

Lera Auerbach, compositrice aux mille facettes

L’OSR programme la création suisse de «The infant minstrel and his peculiar menagerie», fantaisie symphonique de Lera Auerbach. Rencontre avec une artiste multiforme

Dans un appartement très chic du Cours des Bastions, elle tient salon. Entre ses sculptures, et son livret illustré, son mari, l’amie qui l’héberge, les deux journalistes et les photographes qui se succèdent au rendez-vous, Lera Auerbach gère sa promotion sous les spots, comme une actrice en campagne.

Organisée, disponible, la poignée de main solide et conseils faciles, la compositrice et artiste multiforme ne ménage ni son temps, ni sa parole. Elle est venue pour présenter la création suisse de sa toute fraîche Fantaisie symphonique pour violon, chœur et orchestre, que l’OSR a cocommanditée avec le Bergen Philharmonic Orchestra et le BBC Orchestra. Vadim Gluzman en est le soliste dédicataire et Edward Gardner tient la baguette.

Le Temps: Votre œuvre a déjà été donnée en Norvège et en Angleterre. Comment a-t-elle été reçue?

Lera Auerbach: magnifiquement bien. Et ce qui est passionnant, c’est que les trois lieux en changent complètement la perception, comme si ce n’était pas la même pièce. A Londres, la dimension gigantesque du chœur et la grandeur de la salle en donnaient une vision impressionnante. A Bergen, c’était une sensation, intermédiaire. Et à Genève, on entre dans un univers presque de chambre.

- Est-ce important pour vous que le public et la presse apprécient votre travail?

- Je ne m’en préoccupe pas. Un peu pour ma conscience. Je sais ce que j’ai fait, ce qui va ou pas. Si c’est apprécié, tant mieux. Mais je me sens libre et indépendante des autres, quoi qu’ils pensent.

- Comment est né «The Infant Minstrel and His Peculiar Menagerie»?

- Vadim Gluzman, à qui la partition est destinée, avait envie d’une œuvre qui sorte des canons du concerto pour violon traditionnel, où il ne jouerait pas le rôle du soliste conventionnel. Il souhaitait l’intervention d’un chœur dans une forme plus ouverte, où il pourrait dialoguer et s’intégrer dans les masses vocale et instrumentale. Comme je suis aussi auteur, j’ai désiré que le texte, versifié, puisse toucher aussi bien les enfants que les adultes.

- Un peu à la façon du «Petit Prince» de Saint-Exupéry, si on regarde vos dessins…

- Absolument. C’est pour moi un ouvrage de référence dans le domaine de la littérature illustrée pour enfants et adultes. Il possède différents niveaux de lecture. D’un côté l’humour et l’innocence enfantine, de l’autre une noirceur souterraine et des réflexions philosophiques plus profondes. Je suis très friande de la littérature de l’absurde, depuis Lewis Carol jusqu’à Tim Burton, en passant par Edward Lear, Edith Sitwell ou Edward Gorey.

- Vous êtes pianiste de concert, vous peignez, sculptez, composez, écrivez… Comment ces activités se marient-elles?

- En fait elles existent à la fois indépendamment l’une de l’autre et aussi ensemble. Pour The infant minstrel… Je voulais que le livret d’Erroneous Anonymous -un auteur que j’ai, disons… beaucoup aidé, soit imprimé avec illustrations des dix mouvements. Tout est parti d’une sculpture (le Moon-Rider) que j’avais faite il y a trois ans, qui m’a inspiré la symphonie, et que j’ai reprise au dessin. Puis les autres sont venues dans l’autre sens: je les ai dessinées puis fondues en bronze plus tard. C’est une forme de circulation qui s’installe naturellement entre les expressions.

- Participez-vous beaucoup à l’élaboration musicale avec le chef et les musiciens?

- Avant la création, pour la mise en forme, bien sûr. Nous discutons beaucoup et travaillons ensemble. Puis quand l’œuvre est donnée pour la première fois, je la laisse partir. C’est comme un enfant, on ne peut pas le retenir et il faut accepter de lui donner sa liberté, qu’il fasse des erreurs ou non, qu’il soit parfait ou pas.

- Le monde classique est très masculin. Est-ce une réalité pesante pour une jeune femme?

- C’est en train de changer. Personnellement, je n’ai jamais pensé au fait que je suis une femme. Créer est ma seule réalité, comme d’être née en Russie et vivre aux Etats-Unis. Ni d’un pays, ni de l’autre, et des deux à la fois…


Victoria Hall de Genève les me 9 et 11 à 20h, Théâtre de Beaulieu de Lausanne je 10 à 20h15. Rens: 022 807 00 00, www.osr.ch

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