La littérature russe, comme la Russie sans doute, achève un cycle, celui de la déconstruction. La mort de la littérature soviétique est chose entendue, bien qu'elle mérite souvent mieux que l'oubli actuel: Il était une fois, les Mémoires de Viktor Chklovski (Christian Bourgois), rappelle la richesse inventive des années 20. Mais la nostalgie déferle et emprunte à la littérature soviétique le fantôme de l'écrivain jeté au rebut, déconsidéré, déchu de son rôle d'éminence grise du pouvoir. L'écrivain va chercher ses congénères dans les lieux de rebut: l'asile psychiatrique (Vladimir Makanine), la guerre revue dans la dérision ou l'obscénité (Mikhaïl Kononov) ou les repaires transitoires de la pègre (Youri Bouïda). Comme le héros du film de Valéri Todorovski, Mon Demi-Frère Frankenstein, il entend des fantômes dans le grenier, il se cherche une famille. L'œil en verre, l'œil de substitution, joue un rôle magique tant dans le film de Todorovski que dans le succulent et émouvant récit de Vassili Axionov La Prunelle de son œil: deux œuvres sur le retour du père, leitmotiv de la nouvelle littérature, comme peut-être aussi de la nouvelle société russe…

Axionov d'ailleurs renouvelle sa virtuosité avec une fantaisie en forme de menuet historique charmant et capricieux, Voltairiens et voltairiennes. Il fait partie de la vieille garde encore debout, après le départ récent de Georgui Vladimov, de Viktor Astafiev et de Vassil Bykov. Sorti d'un long silence, Valentin Raspoutine stigmatise l'absence du père dans la société déboussolée d'aujourd'hui, livrée au lucre dans toutes ses strates, dans Fille d'Ivan, mère d'Ivan, un roman cruel et qui flirte avec la xénophobie (non encore traduit).

Plus de métropole et de diaspora: Alexandre Khurguine, maître du récit, dont Un Truc idiot vient de paraître dans une anthologie de La Prose russe contemporaine: un frère envoie auprès de sa dulcinée son jumeau car son «petit truc» ne marche plus depuis son retour de l'armée, la malheureuse découvre la supercherie et se jette par

la fenêtre… Ou encore Andreï Ikonnikov, lui aussi passé de la lointaine province russe au refuge littéraire allemand. Ceux-là sont trop jeunes pour éprouver la «nostaldépression» de certains grands aînés, comme Viatcheslav Pietsoukh, et leur férocité est d'un tout nouveau goût.

Le rédacteur en chef de Znamia sort un dictionnaire de 30 000 écrivains d'aujourd'hui, statistiques qui en soi rendent vain le travail de toute revue… L'ère de la grosse revue touche à sa fin. Une production de masse la remplace: les policiers de Daria Dontsova, ou (un peu vieillis) de Alexandra Marinina, les romans historico-policiers de Boris Akounine, dont le succès ne se dément pas, car l'homme est un facteur très habile. Le grand éditeur de la prose actuelle est Vagrius, celui de la nonfikchion (en russe dans le texte!) NLO, qui a maintenant sa propre foire. Mais une réjouissante myriade de maisons d'édition prouve l'énorme vitalité de la littérature russe aujourd'hui.

Les prix littéraires (surtout le Booker, ou le Triumph, ou le Prix Soljenitsyne) accordent des sommes qui représentent un ou deux ans de vie assurée. Ludmila Oulitskaïa, dont le succès est dû surtout à l'étranger, en a bénéficié, comme Mikhaïl Chichkine, qui vit en Suisse. La poétesse Olga Sedakova a partagé un prix avec le poète Youri Koublanovski.

Entre le catalogue des éditeurs français et la réalité littéraire russe il y a un vrai hiatus, car «l'esthétiquement correct» hexagonal tarde à enregistrer les changements: la déconstruction sarcastique, provocatrice qui a fait les délices des universités et des éditeurs d'Occident (oh, décortiquer l'intertextualité de Viktor Pelevine, de Vladimir Sorokine!) est aujourd'hui en perte de vitesse, bien que Pelevine reste un auteur très lu par les jeunes, son bouddhisme, surajouté au psychédélisme de ses parodies satisfaisant deux demandes à la fois…

Mais, l'événement, le vrai, c'est le retour du réalisme, un retour formidable, éclatant, et qui a lieu sous une poussée extraordinaire: le réel veut prendre la parole! Un exemple formidable en est le Troisième Souffle de Valéri Popov, chronique auto-satirique et auto-lacérante des mésaventures de l'auteur aux prises avec une épouse qu'il faut hospitaliser pour son alcoolisme, poussé au délire. Chronique brute qui cache tendresse et désarroi, plus élaborée qu'elle n'en a l'air. Youri Bouïda nous donne, lui, des histoires de bas-fonds où les putes au grand cœur aident les vieillards cyniques et désemparés, les enfants sourds-muets qui font la manche… Bref, comme dit Alexandre Soljenitsyne dans ses Esquisses d'exil (Fayard), toute «une Russie dégringolée dans la misère et le brigandage».

Quand nostalgie et réalisme s'accouplent, on aboutit à un réalisme magique, commun dénominateur à Mark Kharitonov, qui continue de nous enchanter avec L'Approche, Andreï Dmitriev ou Leonid Guirchovitch. Comme dans l'Apologie de la fuite de ce dernier, où un Leningrad céleste, avec ses fêtes d'octobre, s'élève peu à peu du souvenir du Leningrad du blocus, de Chostakovitch et des souffrances endurées. Ne serait-ce pas une sorte de «soviétie céleste» qui s'élève au-dessus de la Russie, comme le ballon de Staline dans le film Fatigués par le soleil de Mikhalkov? Dans Le Livre fermé d'Andreï Dmitriev, un des jeunes arrivants les plus doués, le ciel étoilé d'un planétarium provincial sert de topo romantique pour une chronique de trois générations de pères et fils, qui s'achève par la chasse à l'homme que des arnaqueurs organisent autour du petit-fils, le père se sacrifiant en donnant un rendez-vous pour leurrer les argousins: il arbore le chapeau de son fils pour ce faire.

Le mystère du cosmos poursuit son cycle, disent ces auteurs qui réinventent une harmonie «fermée». Mythes et contes structurent toujours les imaginaires, même si là s'infiltre dans les âmes un peu de la boue d'aujourd'hui et si les écrivains ne demandent plus aux soldats du peloton d'exécution, comme Babel dans le roman du jeune Dmitri Bykov: «Avez-vous lu mon dernier roman?»