Genève

«A l'ère des «fake news», les historiens sont en première ligne»

«Croire, faire croire», telle est la thématique de la deuxième édition du festival Histoire et Cité, qui devrait rassembler dès vendredi près de 10 000 spectateurs à Genève. Son directeur Pierre-François Souyri décline les enjeux d'un rendez-vous unique en Suisse

La bonhomie du samouraï en hiver. Dans son bureau, Pierre-François Souyri a la barbe insomniaque et le panache enneigé. A six jours de la deuxième édition du festival Histoire et Cité à Genève, cette forte tête, spécialiste de l’histoire du Japon, a des poussées d’angoisse. «Le trac, Monsieur le professeur?» «Oui, quand même, c’est une immense organisation», s'emballe le patron d'un rendez-vous unique en Suisse. 

Jugez. Vendredi et samedi prochains, des historiens de haut vol venus de partout répandront leurs lumières dans des amphithéâtres que Pierre-François Souyri espère bondés, comme ceux d’il y a deux ans. «La première édition a attiré en trois jours 8500 spectateurs, ce qui était satisfaisant pour un lancement», note-t-il. Le thème faisait écho à la grande tradition genevoise: «Construire la paix».

Celui de cette année, «Croire, faire croire», est hanté par ces spécialistes de l’affabulation que sont Donald Trump & Cie. Les «faits alternatifs» sont un concept en vogue, la nouvelle administration républicaine œuvre pour.

Lire: La vérité selon Donald Trump

Est-ce la cacophonie des discours? Ce brouillage des signes parfois virtuose? Clio bat des records de popularité. Fort d’un budget de 700 000 francs, Histoire et Cité entend profiter de la vague et rassembler au moins autant de passionnés qu’en 2015, sur deux jours seulement.

A l’affiche, une quarantaine de tables rondes et conférences. Un échantillon? Le rapport entre méditation bouddhique et neurosciences, jeudi en ouverture. Ou encore la question du charisme du chef au XXe siècle, samedi en fin de matinée, avec l'historien Johann Chapoutot notamment. Sans oublier un bouquet de films aux cinémas du Grütli et une grande librairie à Uni Dufour. Bonne nouvelle ici: «Dès 2018, le festival sera annuel», se réjouit Pierre-François Souyri.


Le Temps: Comment est né ce festival?

Pierre-François Souyri: Ce sont les Rendez-vous de l’histoire à Blois qui m’en ont donné l’idée. En 2011, ce festival devenu une référence m’invite à participer à son comité scientifique. Cette année-là, le thème était l’Orient. J’y ai découvert un esprit, l’appétit de milliers d’amateurs passant d’une conférence à l’autre. Je me suis dit: pourquoi ne pas reproduire ça à Genève? Les sciences dures se sont depuis longtemps démocratisées, à travers des événements comme la Semaine du cerveau. Il était temps que les sciences humaines et sociales s’y mettent.

– L’histoire paraît particulièrement en vogue…

– Oui, nous le constatons au sein de la Maison de l’Histoire, cette institution qui regroupe à Genève les historiens de toutes les facultés. Notre cycle de conférences «Histoire vivante» remplit un amphithéâtre de 600 personnes, qu’il soit question de l’histoire du CO2 ou de la destruction de l’art. C’est aussi parce que nous avons observé cet intérêt que nous avons lancé ce festival.

– Quel est votre public?

– Les enseignants, les collégiens, des retraités cultivés. Mais en vérité, le public est large. Mon souci est qu’il n’y a pas assez d’étudiants. La vraie victoire serait qu’ils suivent en nombre les événements.

– Histoire et Cité n’embrasse-t-il pas trop large?

– Non, le principe d’un festival est qu’il parte dans tous les sens, qu’il y en ait pour toutes les curiosités.

– A l’ère des «fake news», des «hoax», l’historien n’est-il pas plus que jamais notre contemporain capital?

– Ce qui est frappant en tout cas, c’est que les émissions sur l’histoire font des cartons. Les gens cherchent des clés dans le passé pour comprendre un présent où ils se sentent parfois désorientés. La tromperie, le buzz, l’info tronquée ou falsifiée font partie de notre quotidien. Notre thématique, «Croire, faire croire», est en plein dans le mille.


Histoire et Cité, Genève, vendredi 31 mars et sa 1er avril. www.histoire-cite.ch

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