Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Dans les décombres de Douma, en Syrie.
© LOUAI BESHARA/afp

FUTUR ANTÉRIEUR

A l’ère de l’information fragmentée, notre jugement est mené par le bout du nez

CHRONIQUE. Le régime syrien a-t-il frappé Douma avec des armes chimiques? Les avis divergent, faute de preuves irréfutables. En 1921, Marc Bloch se penchait sur les fausses nouvelles qui ont fleuri durant la Grande Guerre. A le relire, il apparaît que nous ne sommes guère mieux lotis que nos aïeux de l’époque

Difficile pour le lecteur moyen de savoir ce qui s’est vraiment passé au milieu des décombres de Douma le 7 avril dernier. Meurtrière attaque chimique? Mise en scène improbable? La guerre en Syrie nous avait habitués à ces trous noirs de l’information, mais sans doute jamais à ce point. Au bout de deux semaines de nouvelles, analyses et commentaires nourris, après une sanction militaire et en attendant les conclusions éventuelles de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, il faut bien constater l’impuissance des réseaux d’information – traditionnels ou non – à imposer, sinon la vérité, du moins un compte rendu un peu plausible des événements.

Au lieu de clarifier les choses, la détermination des chancelleries occidentales à accuser le régime syrien, sans pour autant s’appuyer sur des preuves tangibles, a suscité chez beaucoup une prudente perplexité. Après tout, la guerre en Irak n’est pas si loin dans les esprits. Chez beaucoup, mais pas chez tout le monde, tant s’en faut. Car les certitudes ne manquent pas non plus quand il s’agit d’accabler un camp ou l’autre.

Un doute suspect

La réception de l’information se réduit donc, en fin de compte, à une simple affaire de conviction personnelle: on veut croire à la version des faits qui trouve en nous un terrain propice, pour toutes sortes de raisons sans doute compliquées et qui n’ont pas grand-chose à voir avec la crise syrienne. L’incertitude est telle que même le doute, qui est pourtant l’attitude a priori la plus recommandable, pourrait finir par devenir suspect.

Comment être sûr que le scepticisme n’équivaut pas, ici, à une forme sournoise de crédulité? Marc Bloch faisait cette même remarque il y a un siècle, dans un article où le jeune historien se penchait sur un thème pris dans l’actualité fraîche, à savoir les fausses nouvelles qui ont pullulé au cours de la Grande Guerre. C’est alors un objet de recherche relativement neuf pour les sciences sociales. Il n’y a pas que les gaz de combat qu’on fabrique en laboratoire: la psychologie expérimentale de cette époque tente de recréer le processus complexe à travers lequel une fausse nouvelle fait son chemin.

Lire aussi: Marc Bloch, historien pris dans deux guerres

Mais le terrain de recherche est trop limité pour que le résultat soit vraiment probant, puisqu’il lui manque l’épreuve essentielle du sentiment collectif, condition sine qua non pour qu’une rumeur prenne son essor. La société doit lui fournir d’abord «un bouillon de culture favorable». Or le conflit mondial de 14-18 n’a-t-il pas été précisément «une immense expérience de psychologie sociale», capable d’enrichir notre compréhension du phénomène? La guerre est un effet le domaine par excellence des fausses nouvelles, elle qui perturbe les repères habituels et brouille l’esprit critique.

Contrôle des moyens d’information

A noter que Marc Bloch exclut la manipulation de son champ de réflexion: ce sont les erreurs répandues spontanément qui l’intéressent, même s’il reconnaît que la distinction n’est pas toujours évidente, ce genre de période s’accompagnant en général d’un contrôle des moyens d’information. Il constate alors que la société en guerre régresse en deçà de l’état normal de ses connaissances, pour se retrouver à la merci des moindres rumeurs capables de répondre à ses angoisses, comme le ferait une société sans écriture ou, dirait-on plutôt aujourd’hui, une société dont les structures ont explosé.

Lire aussi: L’intervention occidentale en Syrie ne fait pas l’unanimité

L’analyse gagne à être prolongée jusqu’à nous. Alors que l’impact des nouvelles technologies sur les médias aurait dû, semble-t-il, entraîner une amélioration sans précédent de la qualité de l’information, n’est-ce pas presque l’inverse qui s’est produit? Elles l’ont au contraire fragmentée, tout comme elles ont augmenté l’influence de l’émotion immédiate, aggravant ainsi la difficulté d’aller au-delà des premières impressions ou des convictions bien enracinées. L’homme d’aujourd’hui se retrouve à sa manière aussi isolé et dépourvu face à l’événement ou à la rumeur que ne l’était le soldat dans sa tranchée, tel que le décrit Marc Bloch: prisonnier d’une «bulle» d’information à l’intérieur de laquelle il tente assez illusoirement de se protéger.


Extrait

«Le rôle de la censure a été considérable. Non seulement pendant toutes les années de guerre elle a bâillonné et paralysé la presse, mais encore son intervention, soupçonnée toujours alors même qu’elle ne se produisait point, n’a cessé de rendre incroyables aux yeux du public jusqu’aux renseignements véridiques qu’elle laissait filtrer. Comme l’a fort bien dit un humoriste: «l’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer». D’où — en cette carence des journaux, à quoi s’ajoutait sur la ligne de feu l’incertitude des relations postales, médiocrement régulières et qui passaient pour surveillées — un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes. Par un coup hardi que n’eût jamais osé rêver le plus audacieux des expérimentateurs, la censure, abolissant les siècles écoulés, ramena le soldat du front aux moyens d’information et à l’état d’esprit des vieux âges, avant le journal, avant la feuille de nouvelles imprimée, avant le livre»

(M. Bloch, «Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de guerre», «Revue de synthèse historique», 1921)

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps