On l'a vu débarquer à Locarno drapé d'une aura d'intellectuel pur et dur acquise en dirigeant les festivals plus «pointus» de Pesaro et de Rotterdam. Il est reparti applaudi par le public de la Piazza Grande après un de ces numéros de séduction polyglotte qu'il a eu l'occasion de peaufiner au fil des années. En apparence, il y a un monde entre le gourou hautain de 1992 et le populiste presque modeste de l'édition 2000. En fait, Marco Müller n'a guère changé, toujours prompt à «repenser le cinéma» et préférant laisser le programme refléter sa vraie personnalité, pour le moins paradoxale: du sinologue diplômé à l'amateur de séries B violentes et de l'Italien attaché à sa culture au cinéphile branché Cahiers du cinéma.

Que retenir de l'ère Müller? Quantitativement, le Festival a doublé son public, ses capacités d'accueil et le nombre de films présentés. Cette orientation, décidée en accord avec la présidence Rezzonico et une municipalité appâtée par les retombées du tourisme culturel, mais péniblement suivie côté subventions, n'a pas fait que des heureux. Corollaire principal: l'impression, devant l'abondance de l'offre, de ne jamais avoir suivi le même festival que son voisin, seule la grand-messe du soir sur la Piazza réunissant tous les publics.

Une belle intuition

Tenu à respecter une certaine continuité, Müller a en gros repris toutes les sections créées sous son prédécesseur, David Streiff. En ajoutant toutefois une section, «Cinéastes du présent», destinée à accueillir les films «hors norme» – de tous formats et de toutes durées – créés en marge du système. Une belle intuition. Aujourd'hui indispensable, cette dernière section s'est imposée en permettant d'assurer le suivi de cinéastes tels que Robert Kramer, Aleksandr Sokurov, Jean-Daniel Pollet, Belà Tarr, Alain Cavalier ou les Straub-Huillet, au milieu de beaucoup de balbutiements vidéo qui ne laisseront guère de trace.

Côté compétition, le bilan est nettement moins convaincant. Tout en augmentant le nombre de films présentés de dix-huit à vingt, Müller entend redorer le blason de cette section un peu faible en ne sélectionnant que des premières visions. Hélas, avec Cannes et Venise qui drainent le meilleur de la saison, ne restent à Locarno que des miettes. Au lieu d'offrir une seconde chance à d'excellents films passés inaperçus dans une section parallèle cannoise ou berlinoise, Müller a concocté année après année des compétitions où la moitié des films au moins n'avaient rien à y faire. D'où un désintérêt croissant de la presse et des professionnels, distributeurs, exploitants et journalistes. En moyenne, ce ne sont que quatre films sur vingt (le plus souvent déjà achetés avant leur sélection) qui ont connu une sortie en salles ultérieure, en général confidentielle.

Résultat: peu d'éblouissements (Kairat de Darezhan Ormibaev, Chungking Express de Wong Kar-Wai, Sombre de Philippe Grandrieux, Autumn Moon et Floating Life de Clara Law) qui émergent d'une mer d'insignifiances. A l'heure du bilan, les Aurelio Grimaldi, Fruit Chan, Paolo Benvenuti, Mijke de Jong, Zhang Yuan et autres Philippe Faucon (pour ne citer que les récidivistes) «révélés» durant l'ère Müller font plutôt pâle figure face aux Jim Jarmusch, Atom Egoyan, Hou Hsiao-Hsien, Michael Haneke, Silvio Soldini, Terence Davies, Edward Yang et Abbas Kiarostami découverts à Locarno (même en deuxième ligne) du temps de Streiff!

Et ce n'est pas l'ouverture du programme de la Piazza sur la production hollywoodienne, plutôt que de relayer les grands films de Cannes et Berlin, qui inversera cette impression: de Conspiracy Theory de Richard Donner à Shaft de John Singleton, que d'âneries imposées sous prétexte d'«auteurs qui travaillent au cœur du système» (ils existent, mais n'ont pas forcément leurs films prêts au bon moment).

Un festival dans le festival

On passera sur une Semaine de la critique sous éteignoir depuis le départ de Jean Perret, de nombreux films suisses acceptés pour des raisons purement diplomatiques et des navets programmés d'office parce que coproduits par la Fondation Montecinemaverità (les réussites de cette autre initiative, a priori louable, de Marco Müller étant montrées ailleurs).

Outre une fidélité admirable à certains auteurs – distingués par un «Léopard d'honneur» (Oliveira, Godard) ou une invitation à figurer dans le jury (Chantal Ackerman, Charles Burnett) –, c'est du côté de la rétrospective qu'il faut chercher les succès personnels de Marco Müller. Après trois rétrospectives reçues «clés en main» (Guitry, Camerini, Tashlin), ce dernier réoriente en effet la section vers des préoccupations plus contemporaines: intégrales de cinéastes «modernes» (Kiarostami, Chahine, Bellocchio, Dante) et surtout initiatives originales susceptibles de faire avancer l'histoire du cinéma: les «50+1 ans de cinéma américain», «La deuxième génération Corman» et «Une autre histoire du cinéma soviétique». Quitte à créer un véritable festival dans le festival.

Au lendemain de sa démission, l'héritage Müller n'apparaît pas forcément comme un cadeau. Pour rassembler tous ces fils et si possible mettre fin à l'ignorance mutuelle d'un festival pour cinéphiles et d'un «trade show» des professionnels, le nouveau directeur aura du pain sur la planche. Plutôt qu'un dictateur du goût qui règne sur une commission de sélection croupion, purement consultative, on préférerait voir cette fois nommé un homme de dialogue.