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A l’ère des «ruptures foudroyantes», l’histoire du monde est à réinventer

Chute du mur de Berlin, attentats du World Trade Center… Des événements démesurés qui ne rentrent plus dans l’étroit carcan du récit historique traditionnel. Trois ouvrages récents mettent en évidence la vétusté des outils qui jusqu’ici nous ont permis de comprendre le monde dans sa durée. Et lancent des pistes audacieuses

Genre: histoire
Qui ? Jack Goody
Titre: Le Vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde
Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert
Chez qui ? Gallimard, 2011, 488 p.

Qui ? Christian Grataloup
Titre: Faut-il penser autrement l’histoire du monde?
Chez qui ? Armand Colin, 173 p.

Qui ? Enzo Traverso
Titre: L’histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle
Chez qui ? La Découverte, 299 p.

L e dixième anniversaire des attentats contre le World Trade Center de New York a été l’occasion de phrases définitives: l’histoire a «basculé»; le «siècle américain s’est achevé», etc. Quelque chose de nouveau aurait commencé, qui mettrait un terme au passé, du moins à la représentation que nous en avons. Un événement a fait irruption, incasable dans les grands récits qui nous ont structurés jusqu’ici, récits nationaux ou récits internationaux, comme ceux des deux guerres mondiales, de la colonisation ou de la décolonisation. Si l’événement est incasable, c’est que la case est trop petite, ou mal construite. L’impression était déjà apparue après le renversement du mur de Berlin, en 1989. Le XXIe siècle ne se comprendrait plus avec les concepts historiques du XXe. D’où l’empressement des historiens de se remettre à l’ouvrage. Plusieurs livres publiés cette année donnent une vue étendue de leurs tentatives de retrouver une histoire, ou des histoires utiles à ce moment de la «condition historique» de l’humanité.

Le plus polémique est celui de Jack Goody, Le Vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde . Goody est un anthropologue africaniste qui entretient des liens intenses avec les historiens, et avec leurs plus grands travaux, Braudel sur la Méditerranée, Needham sur la science chinoise, Finley sur l’Antiquité, ou Elias sur l’histoire des civilisations. Tout en admirant leur œuvre, il leur reproche de l’avoir centrée sur leur seule vision d’Occidentaux et, ce faisant, d’avoir privé le reste du monde de sa propre histoire.

A l’opposé toutefois des études postcoloniales nées aux Etats-Unis autour de 1980, dans la foulée de L’Orientalisme d’Edward W. Said, qui plaident pour une réappropriation par les peuples du monde de leur différence historique, supposée radicale, Goody soutient la thèse de l’uniformité du monde, en tout cas de l’espace euro-asiatique, à partir de l’âge du bronze. Si des différences ont pu apparaître dans l’expression des diverses civilisations de cet espace, dit-il, elles sont bien moins significatives que l’unité qui leur a donné naissance.

Ainsi, selon lui, l’Orient et l’Occident ont eu en partage «l’élaboration continue d’une culture urbaine et mercantile», tant au niveau des savoirs que de la production des valeurs et des affects. La thèse est émaillée d’exemples destinés à prouver le caractère arbitraire des critères normatifs forgés par l’Occident pour penser son exception. Les spécialistes les contesteront. Mais c’est la démarche générale qui est à retenir, l’invitation à remettre en question les catégories, la logique des enchaînements et les a priori qui soutiennent les constructions historiques occidentales.

Christian Grataloup reprend partiellement les réflexions de Jack Goody dans Faut-il penser autrement l’histoire du monde? Auteur, déjà, d’une merveilleuse Histoire des continents , sur notre perception du «réel» géographique et des moyens mis en œuvre pour l’exprimer sur le papier (LT du 19.06.2010), ce «géohistorien» met à «monde» une majuscule parce celui-ci a cessé d’être une géographie commune pour devenir un toponyme, une entité, comme la Suisse ou le Jura. Il s’applique maintenant à démonter les clôtures qui divisent ­l’histoire comme un bocage ­normand. Le concept d’Antiquité est l’une de ces clôtures. Qu’est-ce que l’Antiquité? demande l’auteur. Une période de l’histoire de la Terre, aux environs de 3000 ans avant J.-C. et 500 après, par laquelle passent toutes les sociétés du monde à leur façon? Ou, comme on le croit plus généralement, le commencement de l’«exceptionnalité» européenne, illustré par le «miracle grec», la naissance de l’ordre de la raison et de la politique?

Vu sous cet angle, l’Antiquité sert à couper les Européens de toute affinité avec les sociétés sans «miracle grec», qui n’en ont pas moins leurs propres expériences historiques, importantes, même si elles n’ont pas eu la même influence, comme les Aborigènes ou les Inuits. «Penser autrement l’histoire, dit Grataloup, c’est sortir du modèle monolinéaire et voir le patrimoine commun de l’humanité non comme une addition mais comme une interaction.» Nous avons besoin d’une histoire du monde, ajoute-t-il. Car la mondialisation a irrémédiablement «connecté» les lieux de l’Histoire.

Dans L’histoire comme champ de bataille, Enzo Traverso réfléchit moins en historien du monde qu’en historien du présent, influencé par les événements qui l’entourent comme par «un texte écrit à l’encre sympathique», dit-il en citant Walter Benjamin. Ainsi, pour le chercheur franco-italien, c’est le tournant de 1989 qui a modifié la manière d’écrire et de penser l’histoire du XXe siècle.

Trois mutations en ont été engendrées. Premièrement, l’essor de l’histoire globale, c’est-à-dire de l’exercice consistant à «inclure le point de vue périphérique d’un narrateur virtuel qui, assis sur les marches d’Odessa, un lieu riche de tradition, regarde vers le Sud et vers l’Ouest». Deuxièmement, le retour de «l’événement», avec son épaisseur, ses énigmes et ses dynamiques inexplicables par une cause déterminée: «Une fois dissipé l’effet anesthésique prolongé de l’opération chirurgicale effectuée à Yalta en 1945 sur le corps de la planète, le XXe siècle est apparu comme l’âge des ruptures soudaines, foudroyantes et imprévues.» Il faut donc reconstituer le rapport de temporalité entre le caractère soudain et massif de la Shoah, qui en trois ans a pulvérisé une histoire séculaire d’émancipation, d’assimilation et d’intégration au sein des sociétés européennes, et une approche fondée sur l’analyse des temps longs, antisémitisme, colonialisme, contre-révolution.

Troisième mutation de l’après-1989, le surgissement de la mémoire: «Le temps figé de la Guerre froide a laissé place à l’éclosion d’une multitude de mémoires auparavant censurées, occultées ou refoulées», dit Traverso. Les victimes sont ainsi entrées sur la scène et dominent la vision de l’Histoire. «La mémoire du Goulag a effacé celle de la révolution, la mémoire de la Shoah a remplacé celle de l’antifascisme, la mémoire de l’esclavage a éclipsé celle de l’anticolonialisme; tout se passe comme si le souvenir des victimes ne pouvait coexister avec celui de leurs combats, de leurs conquêtes et de leurs défaites.»

Avec des objectifs différents, ces trois ouvrages ont en commun la mise en évidence d’une crise du récit historique et la nécessité d’en changer les dimensions et les méthodes.

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Reinhart Koselleck

«L’Expérience de l’histoire», Points Histoire, 2011 (réédition), 336 pages

Extrait

«A court terme, il se peut que l’histoire soit faite par les vainqueurs mais, à long terme, les gains historiques de connaissance proviennent des vaincus»

Christian Grataloup s’applique à démonter les clôtures qui divisent l’histoire comme un bocage normand

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