QUESTions A Béatrice Graf

«Les lésions de l’audition sont irréversibles»

La percussionniste Béatrice Graf donne ce mercredi à Genève une conférence musicale sur la pollution sonore et les acouphènes. Les plus visés? Les musiciens, les sonorisateurs et, à long terme, les jeunes qui écoutent de la musique au casque

«Les lésions de l’audition sont irréversibles»

Questions à

L’humanité court à sa surdité. Et, dans cette course, les sonorisateurs et musiciens ont une foulée d’avance. Les adolescents et les jeunes adultes, grands amateurs de musique diffusée par casque, arrivent très vite derrière. Ce mercredi soir, à Genève, la percussionniste Béatrice Graf propose une conférence musicale sur la pollution sonore et la perte d’audition généralisée. «Dans ce domaine, on ne peut que prévenir, explique la musicienne. Les lésions du conduit auditif sont irréversibles. Mieux vaut donc agir en amont.»

Le Temps: Qu’entendez-vous par pollution sonore excessive et quelle est la proportion de la population touchée?

Béatrice Graf: La pollution sonore excessive consiste dans toutes les émissions extérieures (circulation routière, chemins de fer, installation de tirs, chantiers, etc.) qui atteignent plus de 60 décibels (dB) en continu, durant la journée. En Suisse, 1,3 millions de personnes y sont exposées. Durant la nuit, elles sont encore 930 000 à subir cet excès de bruit. La circulation routière est responsable pour 89% de cette pollution sonore.

Ce qui est intéressant avec les agressions de l’audition, sachant que le sommet de décibels pour une salle de concerts est fixé à 100 dB – la limite officielle est 93 dB, mais souvent les salles et festivals ont des dérogations à 100 dB –, c’est que la puissance n’est pas le seul critère. Le temps et la fréquence d’exposition jouent aussi leur rôle. Ainsi, en matière de prévention, si, après un concert, une personne entend des sifflements ou des bourdonnements, elle a intérêt à se plonger dans un environnement sans aucun bruit pendant une période qui va de 12 heures à 24 heures après l’agression.

– Sinon, il y a des risques d’acouphène, ce sifflement ou chuintement permanent qui touche 10% de la population adulte mondiale?

– Oui, contrairement à l’œil, qui est constitué de millions de cellules, l’oreille n’en a que 15 000 à 20 000. Et comme chaque lésion est irréversible, la somme des agressions débouche sur des acouphènes, plus ou moins violents, plus ou moins handicapants. Si l’acouphène – une perception auditive sans stimulation extérieure qui indique une lésion cellulaire – est centré sur les fréquences aiguës, on entend encore les conversations. Mais s’il est centré sur les fréquences graves, le sujet est plus handicapé. Dans tous les cas, un acouphène ne se guérit pas et, selon sa gravité, ce bruit permanent peut provoquer des dépressions. Il existe même des appareillages auditifs qui diffusent en permanence des bruits de jungle, de mer ou de la musique classique pour masquer les effets de ce sifflement.

– Les musiciens et les sonorisateurs sont particulièrement visés par ce phénomène d’acouphène. Comment peuvent-ils se protéger?

– En tant que percussionniste, je suis moi-même victime d’un acouphène. J’ai fait faire une protection auditive sur mesure et je ne joue plus de batterie à fond pour limiter les dégâts. Les musiciens de rock ou les musiciens des grands orchestres symphoniques devraient recourir aussi à ces protections, en tout cas pendant les répétitions. Et sinon, se plonger dans le silence suite à une série d’agressions. Ce qui est effarant, ce sont les chiffres concernant les jeunes. En raison des écoutes au casque, une étude américaine a montré que 25% des étudiants ont de moins bonnes oreilles que leurs parents… Moi qui suis percussionniste, le bruit est mon métier. Maintenant, il est aussi mon ennemi.

Le bruit est mon métier, 8 janvier, à 20h, conférence musicale, Discothèque municipale, Vieusseux, Genève, tél. 022 418 37 60.

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