«Un dinosaure sexiste et misogyne, un reliquat de la guerre froide.» C’est en ces termes que M (Judi Dench), la nouvelle cheffe du MI6, qualifie James Bond dans GoldenEye . Difficile de mieux résumer ce personnage issu en 1953 de l’imagination d’un écrivain britannique et neurasthénique.

Officier dans la Marine, Ian Fleming a travaillé pour les services secrets. La guerre finie, il se retrouve journaliste et s’ennuie. Pour tromper sa dépression, il revit en imagination ses activités d’agent secret et s’invente un alter ego, James Bond. Ce Commander de la Royal Navy lui ressemble «comme  [son] reflet dans le miroir». Gros fumeur, gros buveur, il est obsédé par le sexe et viscéralement anticommuniste. Héros d’un Empire britannique encore puissant, l’agent 007 se pose en rempart contre la menace rouge et pilier de la supériorité des valeurs occidentales.

Au début des années 60, deux producteurs, Harry Saltzman et Albert «Cubby» Broccoli s’associent pour porter les romans de Ian Fleming à l’écran. Avec un acteur inconnu, Sean Connery, dans le rôle-titre, James Bond contre Docteur No sort le 5 octobre 1962 et provoque une révolution culturelle. Le formidable thème musical de John Barry, combinant la puissance des cuivres barrissant et la nervosité d’une guitare twang, l’intensité de Sean Connery, les décors grandioses, le luxe, l’exotisme et les créatures de rêve étanchent le besoin d’évasion et de renouveau qui marque l’après-guerre. James Bond fonde une mythologie moderne.

En un demi-siècle et 23 films officiels, la franchise a rapporté quelque 5 milliards de dollars. Elle résiste miraculeusement à l’évolution des mœurs, aux progrès technologiques, aux bouleversements géostratégiques et au déclin de l’Empire britannique. Phénomène culturel mondialisé, James Bond doit sa longévité à d’exceptionnelles capacités d’adaptation. Son biotope a changé, les tensions bipolaires de la Guerre froide ont cédé place aux menaces multiples du terrorisme international, l’agent 007 est toujours là, qui veille au grain.

James Bond s’est imposé dans une décennie qui a inventé le scoubidou, le rasoir électrique et le Teppaz. Les gadgets jouent donc un rôle déterminant dans le succès de la série. Les premiers apparaissent dans Bons Baisers de Russie : il s’agit d’une mallette contenant un couteau, une cartouche lacrymogène, des munitions et cinquante florins en or!

Viennent ensuite les appareils photo miniaturisés, les cigarettes lance-fusées, la brosse émettrice, la montre garrot ou le lance-roquettes dissimulé dans un plâtre… La visite de Bond chez Q, l’armurier, est une séquence récurrente. Les fans adorent la confrontation de l’agent brise-fer et de l’armurier méticuleux. Le second degré est accentué lorsque le rôle de Q, tenu par Desmond Llewelyn de 1963 à 1999, est attribué à John Cleese, des Monty Python.

Vers le gadget unique

Le reboot de 2006 avec Daniel Craig (Casino Royale) abroge la visite à Q. A quoi bon s’embarrasser d’un dentifrice explosif lorsqu’on dispose du plus universel des gadgets: un téléphone portable. Bond s’en sert pour remonter la piste des méchants, fracturer des digicodes, déclencher des bombes, activer des satellites, poser un diagnostic médical et, bien entendu, téléphoner à M, sa cheffe.

Skyfall réintroduit le personnage de Q. Ce n’est plus un vieux bricoleur pour Concours Lépine, mais un jeune geek à lunettes que Bond méprise d’entrée. Le freluquet ne se laisse pas démonter: «Je fais plus de dégâts en pyjama avec mon portable que vous en une année sur le terrain.» Il remet à Bond un Walther PPK et un émetteur. «C’est pas vraiment Noël», bougonne 007. «Vous attendiez quoi? Un stylo explosif?» persifle Q.

Ce sarcasme exprime le dilemme de la série. Faire du neuf avec du vieux. Faire croire à la modernité d’un personnage obsolète. Inventer de nouvelles voies sans trahir le canon. Mais aussi poser, par-delà le divertissement, une question troublante: la démocratie a-t-elle besoin de tueurs?

James Bond a connu un passage à vide à la fin des années 60, son permis de tuer s’avérant difficilement compatible avec le Flower Power. Il s’est sorti tant bien que mal de ce pétrin idéologique grâce à l’élégant Roger Moore qui a su infuser une forte dose d’ironie au personnage.

Le réalisme a opéré un premier retour avec Timothy Dalton et Pierce Brosnan. Mais c’est avec l’intronisation de Daniel Craig que l’humeur s’assombrit véritablement et que la ganache reprend du poil de la bête.

Les crapules pullulent

C’est à la méchanceté des méchants que l’on reconnaît la grandeur des héros. James Bond est très grand. Des salauds, des traîtres, des aspirants maîtres du monde, des savants fous, des magnats de la presse, des agités de l’ogive nucléaire, des tueurs sadiques et monstres divers, il en a affronté une flopée (environ 130). Après le sinistre Docteur No aux mains d’acier, il s’est colleté avec Ernst Stavro Blofeld, le cerveau du SPECTRE, une association œuvrant pour la guerre.

Ont suivi Auric Goldfinger (Gert Fröbe), qui veut faire chuter le cours de l’or, Francisco Scaramang (Christopher Lee), le tueur au pistolet d’or, Hugo Drax (Michael Lonsdale), qui veut anéantir toute vie sur terre, Le Chiffre (Mads Mikkelsen), qui finance le terrorisme et terrorise la finance, Dominic Greene (Mathieu ­Amalric), l’écologiste fauteur de catastrophes écologiques. Il ne manquait à cette armada d’infâmes que Silva (Javier Bardem), un ancien des services secrets, un revenant de l’ombre dont les manières suaves et vénéneuses cachent une implacable dangerosité…

«La cible de mes livres se situe quelque part entre le plexus solaire et le haut de la cuisse», estimait Ian Fleming. Dans son œuvre, le repos du guerrier porte des noms d’actrices pornos. Outre le fameuse Pussy Galore (littéralement «chatte à gogo»), le lecteur peut fantasmer sur Honey Rider, Tiffany Case, Fiona Volpe voire… Abondance Delaqueue (sic).

Rebaptisée «Bond girl», la femme fatale joue un rôle prépondérant dans les missions de 007 au cinéma. S’il ne fallait en garder qu’une, ce serait la première, Honey Rider, incanée par Ursula Andress. Sortant de l’eau en bikini, un poignard à la taille, un coquillage dans chaque main, l’actrice bernoise a déclenché la révolution sexuelle. Défini «une sorte de prototype, une incarnation suprême d’un nouveau type de féminité, plus athlétique», dit-elle.

Des filles à foison

Amantes soumises ou traîtresses dangereuses, un sérail de quelque 55 voluptueuses est passé par le lit de James, incarnées par des starlettes ou des actrices confirmée, comme Daniela Bianchi, Claudine Auger, Britt Ekland, Barbara Bach, Grace Jones, Carole Bouquet, Maryam d’Abo, Teri Hatcher, Michelle Yeoh, Sophie Marceau, Halle Berry, Eva Gren…

Avec le temps, les belles ont délaissé les rôles de potiches qu’on congédie avec une tape sur les fesses, pour occuper des postes à responsabilités. Elektra King est une reine du pétrole, Vesper Lynd une brillante comptable.

La virilité, cette vertu cardinale de l’agent secret, est menacée par les avancées du féminisme – mais aussi par la corde à nœuds dont Le Chiffre cingle les testicules de Bond dans Casino Royale. Dans Skyfall, Silva, fasciné par la musculature de l’espion ligoté, le caresse et lui fait des avances. «Il faut une première fois à tout», souffle le démon. «Qui te dit que c’est la première fois?» rétorque le héros.

Le plus grand camouflet assené au machisme de Bond reste la nomination d’une femme à la tête des services secrets. L’initiale M renvoie forcément à la mère. De Madame (Ma’am) à Maman (Mom), le glissement sémantique s’opère naturellement dans Skyfall. Il révèle la nature puérile du héros. James Bond est un gosse qui a le monde pour terrain de jeu. Tout lui est permis: casser ses jouets, voler ceux des autres, embêter les filles et taper les garçons. Sa maman le gronde quand il exagère, mais elle lui pardonne toujours. C’est cette enfance éternelle, et cette insouciance préservée, que les spectateurs recherchent.

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Roger Moore

Ancien interprète de James Bond

«James Bond par Roger Moore»

«J’aurais adoré jouer un méchant dans «James Bond». Ils ont toujours les meilleures répliques lorsqu’ils décriventleur plan pour se débarrasser de 007»